"Procès d'un mouton"

Conte "édifiant", écrit par un dominicain, publié sur le site Liberté Politique, peu relayé, génial, et intemporel...
Il faut surtout lire la conclusion.


Le procès dun mouton, conte édifiant

Fr. Thierry-Dominique Humbrecht op (ndlr: op signifie "ordre des prêcheurs ", c'est ainsi que se nomment les dominicains, avis aux non initiés, comme je l'étais moi-même il y a peu)

Ce matin-là, un mouton du troupeau venait d’être arrêté et mis en prison. Ses camarades chargés de le garder lui glissèrent à travers les barreaux :

« Que t’a-t-il pris de brouter ailleurs qu’avec nous ?
— Je ne m’en étais pas aperçu, je broutais.
— Est-ce possible ? Peut-on agir autrement que sous le regard des autres ? »

Il passa en jugement. Un bélier l’interrogea.

« Si vous broutiez à part, était-ce par défi envers l’autorité ? Répondez !
— Pas du tout, Monsieur le juge, je broutais ce qui me semblait bon et que vous me permettrez de vous conseiller.
— On ne broute pas impunément sans brouter de concert.
— Croyez que je le fais volontiers.
— Faux ! On vous a vu hier de l’autre côté du pré. Vous avez scandalisé le troupeau.
— Il y a des fleurs, l’air est plus léger, on voit les montagnes !
— C’est interdit.
— Mais le troupeau y était la semaine dernière !
— Oui, quand le troupeau l’a décidé, c’est permis. »

Un bouc se mit à l’apostropher.

« Vous êtes une gêne pour le troupeau.
— Que me reproche-t-on ? J’aime bien tout le monde, je donne ma laine, j’entretiens des rapports courtois avec les chiens.
— On ne vous reproche pas seulement de vous opposer mais d’agir à votre guise. — Cela ne se fait pas. La cohésion du troupeau exige un esprit d’unité.
— Puis-je au moins parler ?
— Vous parlerez librement quand je vous l’aurai dit. Apprenez plutôt à vous taire et vous serez apprécié de tous ceux qui ne disent rien.
— Manquai-je de manières ?
— Vous manquez des manières du troupeau. Il est de bon ton de prendre les siennes.
— Puis-je au moins l’aider à découvrir de la meilleure herbe ?
— Personne ne vous le demande. Si les autres ne le font pas, abstenez-vous de même. »

Le bélier reprit.

« Au lieu de faire le glorieux, mêlez-vous de bêler en chœur.
— Je voulais servir le troupeau.
— Il s’agit de servir à notre façon.
— Je ne puis, quand je le voudrais. On ne sert bien que librement. Il faut servir le bien commun et l’on ne saurait le faire en solitaire, je n’en disconviens pas. Je m’y emploie, mais ce n’est pas servir la communauté que de rendre ennuyeux le bien à faire sous prétexte qu’il est collectif.
— Insensé ! Vous êtes une partie, il faut servir le tout. La correction politique s’impose. Voyez la mode, les discours, les sondages. Les mœurs évoluent. Il y a des choses que l’on peut dire et d’autres qu’il faut taire. Écoutez tous les dirigeants. Pour arriver au sommet et s’y maintenir, ils ont appris à renoncer à leurs convictions ou du moins à en parler en public. Soumettez-vous.
— Je ne suis pas qu’une partie du tout de votre politique. Votre conception de l’unité est mensongère. Je suis aussi, comme chacun de vous, le sujet d’une autre cité, celle du Ciel. Je sers une autre communauté que la vôtre, où nous sommes tous appelés. Cela échappe à l’ordre social ou à ce que vous nommez le consensus, qui n’est que la dictature des lâches. »

Pâlies, les chèvres ricanèrent par nervosité. Le bélier reprit un ton doucereux :

« Allons, mon ami. Même dans votre Église, on a l’art consommé de ne pas trop en dire, on reste entre gens bien élevés. C’est ainsi que l’on se fait respecter.
— Je ne le crois pas, Monsieur le juge. En cherchant à ne pas déplaire, on ne sert plus la vérité de l’Évangile. Le siècle l’emporte sur l’éternité. On ne dérange plus, comme la chose morte que l’on est devenu. On croit être accepté, mais on n’est plus écouté, puisqu’on ne dit plus certaines choses qui viennent d’ailleurs. À la fin, on encourt le mépris de la génération suivante. Ou bien, quand un berger n’ose pas dire un mot plus haut que ses voisins, c’est par un respect mal entendu de l’esprit de corps. »

Les moutons spectateurs émirent un murmure de désapprobation et d’effroi. « C’en est trop ! » s’écria le bouc. Les autres d’opiner.

« Vous êtes un beau parleur, reprit le bélier. Il ne sert de rien de toujours chercher à vous mettre en avant. Vous prétendez servir la terre et le Ciel, mais vous n’œuvrez qu’à votre gloire.
— Serait-ce qu’on jalouse le talent de ceux qui osent dire ce que tout le monde pense ?
— Il est facile de provoquer. Tous les agneaux adolescents le font.
— Je ne cherche pas à provoquer. J’annonce la vérité, avec les mots qui sont les siens. Je cherche, oui, je cherche à être entendu. Si le courage choque, ce n’est point ma faute. Si les mots choquent, c’est qu’ils ont un sens. On a perdu l’habitude d’une parole forte, symptôme d’une société malade. Elle renie ses valeurs mais ne veut pas qu’on le lui dise.
— Vous êtes condamné. »
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Longtemps après, on montrait encore le lieu où le mouton avait été exécuté. Au début, les brebis y conduisaient leurs agneaux pour les instruire de ce qu’il ne fallait pas qu’ils devinssent. Puis, petit à petit, le troupeau s’avisa que le mouton, celui qui préférait regarder du côté des montagnes et qui y invitait les autres, avait su goûter la beauté du paysage. Les moutons se mirent tous ensemble à réfléchir. Un jour, ils décidèrent d’élever un monument à sa mémoire. Les opposants à ce projet furent réduits au silence.

Fr. Thierry-Dominique Humbrecht op, dominicain du couvent de Bordeaux.


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