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Vérité et liberté

Première partie d'un texte du Cardinal Ratzinger, reproduit en 1998 dans la revue autrichienne AULA (15/4/2009)

Ma traduction à partir de la version en anglais, d'après le texte original en allemand:
Truth and freedom
Voir aussi: Nouvelle attaque grotesque
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Aux yeux de l’homme moderne, la liberté apparaît dans une large mesure comme la forme la plus achevée du bien, à laquelle toute autre forme de bien est subordonnée. Les décisions de justice placent invariablement la liberté artistique ou la liberté d’expression au dessus de toute autre valeur morale. Les valeurs qui sont en compétition avec la liberté ou qui nécessiteraient sa restriction font figure d’entraves ou de tabous, à savoir des survivances d’interdits et de peurs archaïques. Une mesure politique doit contribuer ostensiblement à faire progresser la liberté pour être acceptée. Même la religion ne peut faire entendre sa voix qu’en se présentant comme une force d’émancipation pour l’homme et pour l’humanité. Sur l’échelle des valeurs d’une existence humaine, la liberté est considérée comme une valeur élémentaire et un droit de l’homme fondamental. Par contraste, nous considérons avec suspicion le concept de vérité : nous nous rappelons que de nombreuses doctrines et systèmes de pensée se sont revendiqués de la vérité et que cette revendication a souvent conduit à supprimer les libertés. De plus, les sciences naturelles ont développé un scepticisme envers tout ce qui ne pouvait pas être expliqué ou prouvé par leurs méthodes rationnelles, toutes choses qui se voient alors affecter une valeur subjective tout au plus, qui ne peut prétendre à l’universalité. L’attitude moderne à l’égard de la vérité est résumée toute entière dans la question de Pilate : « Qu’est ce que le vrai ? ». Toute personne qui affirme servir la vérité par sa vie, ses actes ou ses paroles doit se préparer à être considéré comme un illuminé ou un fanatique. « Le monde de l’au-delà n’est pas accessible à notre regard » : cette citation du Faust de Goethe caractérise le sentiment communément répandu aujourd’hui.

Sans aucun doute, face à l’affirmation trop péremptoire de la vérité, nous pouvons à juste titre poser prudemment la question : « Qu’est-ce que le vrai ? ». Mais il y a tout autant de raison à questionner « qu’est-ce que la liberté ? ». Que signifions-nous réellement en plaçant la liberté au pinacle sur notre échelle de valeurs ? Je pense que le contenu communément associé à la quête de liberté est très bien expliqué par un passage de Karl Marx où il exprime son propre rêve de liberté : la future société communiste rendra possible «  de faire une chose un jour, une autre le lendemain ; de chasser le matin, pêcher l’après-midi, nourrir le bétail le soir et de discuter après le dîner, comme il me plaira … » C’est exactement la définition généralement et spontanément comprise de la liberté : le droit et l’opportunité de faire ce que l’on souhaite, et de ne pas faire ce que nous ne voulons pas faire. Dit en d’autres termes, la liberté signifierait que notre action est gouvernée par notre seule volonté (« bon vouloir ») et que cette volonté peut non seulement désirer toute chose mais aussi assouvir ce désir. C’est alors que se posent les questions : est-ce que la volonté est vraiment libre ? Et est-elle raisonnable ? Est-ce qu’une volonté déraisonnable est vraiment libre ? Une liberté déraisonnable est-elle vraiment la liberté ? Est-ce réellement un bien ? Pour prévenir la tyrannie de la déraison, ne faut-il pas compléter la définition de la liberté comme étant la capacité de vouloir et faire ce que nous voulons en le plaçant dans le contexte de la raison et de l’homme dans sa globalité. Est-ce que l’interaction entre raison et volonté n’impliquera pas aussi la recherche d’une raison commune à tous les hommes et ce faisant de la compatibilité des libertés ? Il est évident que la question de la vérité est implicite dans la question d’une volonté gouvernée par la raison et du lien entre volonté et raison.

Ce ne sont pas seulement des questions philosophiques abstraites mais la situation bien réelle de notre société qui nous pousse à ces interrogations. Aujourd’hui, bien que le besoin de liberté reste le même, toutes les formes de mouvement de lutte pour la libération ou les systèmes de liberté passés sont de plus en plus remis en question. N’oublions pas que le marxisme a commencé sa carrière de grande force politique du siècle sur le postulat qu’il amènerait une ère nouvelle de liberté et d’émancipation humaine. C’est précisément l’assurance du marxisme qu’il connaissait un chemin scientifiquement prouvé vers la liberté et que cela créerait un nouveau monde qui attira nombre des esprits les plus audacieux de notre époque. Finalement, le marxisme en vint même à être perçu comme le pouvoir par lequel la doctrine chrétienne de la rédemption pourrait se concrétiser en libération – le pouvoir par lequel le royaume de Dieu deviendrait le vrai royaume de l’homme. La chute du socialisme en Europe de l’Est n’a pas totalement extirpé de tels espoirs qui continuent à survivre ici et là, dans l’attente d’un deuxième souffle. La faillite politique et économique du système n’a pas été accompagnée d’une défaite intellectuelle, et, en ce sens, la question posée par le marxisme est loin d’être résolue. Cependant, l’échec du système marxiste par rapport à ces promesses est patent. Personne ne peut sérieusement nier que ce prétendu mouvement de libération a été, avec le National Socialisme, le plus grand système d’asservissement de l’histoire moderne. L’étendue de sa destruction cynique de l’homme et de l’environnement est passée sous silence sans aucune honte, mais personne ne peut plus le contester.

Ces évènements ont mis en exergue la supériorité morale du système libéral en matière de politique et d’économie. Néanmoins, il n’y a pas lieu de se réjouir de cette prééminence. Le nombre de ceux qui ne partagent pas les fruits de cette liberté ou qui sont privés de toute liberté est trop important : le chômage devient à nouveau un phénomène de masse, et le sentiment d’être inutile, de trop torturent les hommes autant que la pauvreté matérielle. L’exploitation sans scrupules fait des ravages, le crime organisé prospère grâce aux possibilités offertes par un monde libre et démocratique, et, en plus de tout cela, nous sommes hantés par le spectre de l’absence de sens. Aux Semaines Universitaires de Salzbourg en 1995, le philosophe polonais Andrej Szizypiorski a décrit sans concession le dilemme de la liberté apparu après la chute du mur de Berlin. Ecoutons-le un peu plus :

« Il ne fait pas de doute que le capitalisme a été un grand progrès. Pas plus qu’il ne fait de doute qu’il n’a pas amené ce qui était attendu de lui. La plainte des masses dont les souhaits n’ont pas été exaucés est un refrain constant du capitalisme. La chute de la conception soviétique de monde et de l’homme dans la pratique politique et sociale a été une libération de l’esclavage pour des millions d’êtres humains. Mais dans le patrimoine intellectuel de l’Europe, à la lumière de la tradition des deux derniers siècles, la révolution anti-communiste marque la fin des illusions des Lumières, c'est-à-dire la destruction des concepts intellectuels qui ont été les fondations du développement de la première Europe moderne. Cette chute marqua le début d’une période sans précédent de développement uniforme. Il devint soudain apparent – probablement pour la première fois dans l’histoire- qu’il y avait une seule recette, un seul chemin, un seul modèle, une seule méthode pour organiser le futur. Les hommes ont perdu la foi dans le sens des révolutions. Ils ont également perdu l’espoir que le monde puisse être changé et que cela vaille la peine de le changer. Le manque d’alternative aujourd’hui amène les gens à se poser des questions totalement nouvelles.

1ère question : est ce que l’Ouest avait tort après tout ?

2ème question : si l’Ouest avait tort, qui avait raison ? Car personne en Europe ne peut nier que le communisme n’avait pas raison.

3ème question : se pourrait-il que la notion même d’ « avoir raison » n’existe pas ? Si c’est le cas, la totalité de l’héritage intellectuel des Lumières est inutile. Peut-être que la machine à vapeur fatiguée des Lumières, après deux siècles de travail profitable et sans accroc, est arrivée en bout de course sous nos yeux et avec notre coopération ; et la vapeur s’échappe simplement. Si c’est le cas, alors les perspectives ne sont pas brillantes. »

Même si on peut lui opposer quelques questions, le réalisme et la logique des interrogations fondamentales de Szizypiorski ne peuvent être balayés d’un revers de main. Cependant, son diagnostic est si pessimiste que nous ne pouvons en rester là. Est-ce que personne n’avait raison ? Est-ce qu’  « avoir raison » n’existe pas ? Est-ce que les fondations de l’Europe des Lumières, sur lesquelles repose le développement de la liberté, sont erronées ou aux moins déficientes ? La question « Qu’est-ce que la liberté ? » est au final tout aussi compliquée que la question « Qu’est-ce que le vrai ? ». Le dilemme des Lumières, auquel nous sommes indubitablement confrontés, nous contraint à reposer ces deux mêmes questions ainsi qu’à réitérer notre quête d’un lien entre elles. Pour progresser, nous devons reprendre aux sources de la carrière de la liberté dans l’époque moderne ; la correction de trajectoire nécessaire pour émerger du paysage qui s’assombrit sous nos pas doit se produire à la source et commencer son travail ici. Bien entendu, dans l’espace limité d’un article, je ne peux qu’essayer de mettre en évidence quelques points. Mon objectif est de sensibiliser à la grandeur et aux périls du chemin vers la modernité et ainsi d’ouvrir une nouvelle réflexion.

L'Europe La fille de Jare