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Günter Grass et Joseph Ratzinger

L'Abbé de Taoüarn a relu les mémoires de G. Grass, "Pelures d'oignons" (24/10/2010)

Dans son livre de mémoires paru en 2007, "Pelures d'oignons", Günter Grass relatait sa rencontre, au printemps 1945, avec celui qui devait devenir Benoît XVI, alors que tous deux avaient été faits prisonniers par les américains.

J'en avais parlé brièvement ici http://tinyurl.com/2ey4cxo.
A l'époque, je n'avais pas lu le livre (je vais peut-être le faire!), mais j'avais recopié à la hâte, dans une "grande surface culturelle", le bref passage assez mystérieux où il écrivait:
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Une fois - c'était encore au camp de Bad Aibling - trois cigarettes de la marque Camel me rapportèrent un sachet de cumin que je mâchais en souvenir du porc avec chou au cumin, une recette du maître disparu.
En j'en donnai au compagnon avec qui j'étais accroupi sous une toile de tente, par une pluie continuelle, et jouai peut-être notre avenir aux trois dés.
Il est là, il s'appelle Joseph, il me parle -d'une voix impertubablement faible, douce, même- et il ne me sort pas de la tête.
Je voulais être ceci, il voulait être cela.
Je disais qu'il y avait plusieurs vérités.
Il disait qu'il n'y en avait qu'une.
Je disais que je ne croyais plus à rien.
Il empilait les dogmes l'un sur l'autre.
Je m'écriais "Joseph, tu veux sans doute devenir grand inquisiteur, ou même mieux que cela".
Il sortait toujours quelques points de plus, et, en jetant, citait Saint-Augustin, comme s'il avait eu sous les yeux ses confessions latines.
Ainsi jetions-nous les dés jour après jour, jusqu'à ce jour où, comme il était chez lui en Bavière, il fut libéré, tandis que, sans domicile fixe, je passai d'abord à l'épouillage, puis dans un camp de travail.

(Pelures d'oignons, page 182)
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L'Abbé Guillaume de Taoüarn, sur son blog ab2t, donne plus de détails. L'occasion lui en a été offerte par la lecture de la lettre de Benoît XVI aux séminaristes.
Je reproduis en entier son très beau billet: http://ab2t.blogspot.com/...

Jeudi 21 octobre 2010
"Mon copain Joseph"
par l'abbé Guillaume de Tanoüarn
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Emu par le ton très personnel de la dernière adresse du pape aux séminaristes du monde, je me souviens qu'une de mes paroissiennes m'a confié des mémoires de l'écrivain allemand Günter Grass, intitulés "Pelures d'oignon", avec des signets chaque fois que Grass évoque "son copain Joseph, celui qui mastiquait du cumin, aujourd'hui le tout nouveau pape" (coll. Points p. 426). Un personnage déjà fascinant pour le futur écrivain, justement parce qu'il ne cherchait à fasciner personne mais que "personne n'aurait été capable de défendre la Seule en dehors de laquelle il n'y a pas de salut avec autant de profondeur fanatique et en même temps d'amour et de tendresse que mon copain Joseph" (p. 408).

"Nous n'étions jamais que deux parmi des milliers (...) mais je ne voulus pas exclure que ce copain Joseph qui était comme moi la proie des poux et avec qui je mastiquais par temps de faim constante du cumin sorti d'un petit sachet, mais dont la foi était un blokhaus aussi solide que ceux du Mur de l'Atlantique, pouvait être un certain Ratzinger, qui prétendait aujourd'hui jouir de l'infaillibilité papale, quoi que de cette manière timide que je lui connaissais, d'autant plus efficace qu'elle était proférée à mi-voix"(p. 409)

Ce témoignage sur le Camp de Bad Aibling est beau, même si Grass affecte une certaine distance avec ses souvenirs. On VOIT le jeune séminariste, déjà tel qu'en lui-même. Pour éviter l'ennui et le vide intérieur (??), il fait du latin... avec Grass : "Avec quoi combler la fissure qui, si elle n'était pas visible, béait à l'intérieur ? Je m'entends aujourd'hui encore conjuguer des verbes. Aucun doute ce jeune accrocheur de wagon qui à 950 mètres sous terre essaie avec application et ténacité d'améliorer son pitoyable latin, c'est moi (...) Je me moque de lui, je le traite de rigolo, mais il ne se laisse pas distraire, il veut remplir le vide avec quelque chose, ne fût-ce que les scories d'une langue que son compagnon du camp de Bad Aibling maîtrisait parfaitement et dont il disait qu'elle "règnait sur le monde pour l'éternité".
Plus encore : Joseph allait jusqu'à prétendre qu'il rêvait selon les règles immuables de cette langue"(p. 259).

Et quand il ne rêve pas en latin, le jeune Joseph joue sa vie aux dés. "Je donnai du cumin au compagnon avec qui j'étais accroupi sous une toile de tente par une pluie continuelle et jouais peut être notre avenir avec trois dés. Il est là, s'appelle Joseph, me parle -d'une voix imperturbablement faible, douce même - et ne me sort pas de la tête. Je voulais être ceci, il voulait être cela. Je disais qu'il y a plusieurs vérité. Il disait qu'il n'y en a qu'une. Je disais que je ne crois plus à rien. il empilait les dogmes l'un sur l'autre. je m'écriais : Joseph, tu veux sans doute devenir grand inquisiteur ou même mieux encore. Il sortait toujours quelques points de plus et en jetant [les dés], citait saint Augustin, comme s'il avait sous les yeux ses cofessions latines. Ainsi jetâmes nous les dés, jour après jour..." (p.213).

Joli texte, qui nous montre un jeune sage, l'esprit tout occupé des saintes lettres, et qui mastique sans doute davantage saint Augustin que le cumin de Günter Grass. Ce tableau nous montre quelque chose que l'on veut oublier : la puissance de l'esprit, surtout lorsqu'il fait de Dieu sa vie. C'est cela au fond que Benoît XVI prêche aux séminaristes, en les encourageant à faire des études, non pour la vaine gloire et l'érudition, mais pour trouver les réponses aux questions que se posent nos contemporains.

Dieu sait pourtant qu'à certain moment, pour ce tout jeune homme réquisitionné par la Puissance hitlérienne, ce feu de l'esprit ne devait pas paraître peser très lourd. Il le dit d'ailleurs : « En décembre 1944, lorsque je fus appelé au service militaire, le commandant de la compagnie demanda à chacun de nous quelle profession il envisageait pour son avenir. Je répondis que je voulais devenir prêtre catholique. Le sous-lieutenant me répondit : Alors vous devrez chercher quelque chose d'autre. Dans la nouvelle Allemagne, il n'y a plus besoin de prêtres », rapporte le pape. Mais il ajoute sa propre conviction de l'époque : « Je savais que cette 'nouvelle Allemagne' était déjà sur le déclin, et qu'après les énormes dévastations apportées par cette folie dans le pays, il y aurait plus que jamais besoin de prêtres ».

Certains aujourd'hui ont tendance à penser comme le sous-lieutenant, contrairement aux séminaristes qui ont répondu à l'appel du Christ, fait observer le pape: « Vous, chers amis, vous vous êtes décidés à entrer au séminaire, et vous vous êtes donc mis en chemin vers le ministère sacerdotal dans l'Église catholique, à l'encontre de telles objections et opinions. Vous avez bien fait d'agir ainsi. Car les hommes auront toujours besoin de Dieu, même à l'époque de la domination technique du monde et de la mondialisation ».

Matérialisme hitlérien, matérialisme mondialisé : le premier était brutal. Le second insidieux et universel comme la société de consommation. Nous voyons la fragile silhouette de "mon copain Joseph" aux prises avec le Monstre totalitaire. Et ce n'est pas sans émotion. Mais prenons-nous les moyens d'affronter ce totalitarisme soft, dont parle déjà Jean Paul II dans Centesimus annus, sommes nous capable de réagir dans une société qui met de côté ou condamne au néant toute forme de vie intérieure ? La résistance spirituelle est en cours.
Petit exemple emprunté à l'écume des jours : hier dans un café, je rencontre, après minuit (eh oui...) un jeune homme qui parle théologie avec son amie. Surréaliste ? Non. Cette génération doit faire face. Elle sait que la plupart des problématiques du XXème siècle sont obsolète. Elle s'engage. "Si l'on étudie pas sa foi, on la perd" me dit en substance ce garçon.

Du haut de mon quasi demi siècle je vous le dis : cette génération pourrait bien nous surprendre par sa manière d'entrer en résistance spirituelle, sous l'égide du doux Benoît XVI. C'est en tout cas à quoi le pape appelle au moins les séminaristes du monde dans ce texte daté du 18 octobre dernier. Mais les laïcs qui veulent devenir chrétiens sentent bien, eux aussi, qu'il faudra, dans la grande centrifugeuse moderne, y mettre le prix. Chacun personnellement, en échappant à la superficialité obligatoire.

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