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Benoît XVI et Mozart

Le magnifique et très personnel discours prononcé à l'issue du concert donné dans la Chapelle Sixtine pour le 85e anniversaire de son frère, en janvier 2009. Reprise... et nostalgie (14/10/2013)

J'écrivais à l'époque:

Un bijou de discours qui est à la fois un hymne à Mozart, "le grand fils de Salzbourg", une critique musicale (dans le beau sens du terme, lorsque le "critique" nous fait partager sa propre perception) et - avec la délicatesse et la pudeur dans l'expression qui sont sa marque - un hommage aux liens du sang et à l'amour fraternel, et un recueil de souvenirs personnels très émouvants.

Ma traduction d'alors (même les formules de politesse de l'introduction ne manquent pas d'intérêt):

     

Messieurs les Cardinaux,
chers Frères dans l'Episcopat et dans le Sacerdoce,
verehrter Bischof Gerhard Ludwig,
sehr geehrte Gäste aus Regensburg,
geschätzte Musiker und liebe Domspatzen,
lieber Georg,
chers amis de langue italienne !

En écoutant peu auparavant la Messe en do mineur de Mozart, je repensais à ce jour du lointain 1941, où, à l'initiative de mon cher frère Georg nous nous rendîmes ensemble au Festival de Salzbourg. Nous pûmes alors assister à quelques splendides concerts et, parmi ceux-ci, dans la Basilique abbatiale de Saint-Pierre, à l'exécution de la Messe en do mineur. Ce fut un instant inoubliable, je dirais le sommet spirituel de notre excursion culturelle. C'est la raison pour laquelle le fait de pouvoir réécouter cette magnifique et profonde composition sacrée du grand fils de la ville de Salzbourg, Wolfgang Amadeus Mozart, en l'heureuse occasion de l'anniversaire de mon frère, a été pour nous un motif de joie particulière. Aussi au nom de mon frère, je vous remercie pour ce superbe cadeau qui nous a permis de revivre des instants d'extraordinaire intensité spirituelle et artistique.
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(a braccio, en allemand)

Cher Georg, chers amis, il s'est écoulé près de 70 ans depuis que tu as pris cette initiative d'aller ensemble à Salzbourg, et que dans la splendide église abbatiale de Saint-Pierre nous avons écouté la Messe en Do mineur de Mozart. Même si alors j'étais encore un jeune garçon "sempliciotto", pourtant, avec toi, j'ai compris que nous avions vécu quelque chose de différent d'un simple concert : c'était une musique en prière, un office divin, dans lequel nous avons pu effleurer quelque chose de la magnificence et de la beauté de Dieu lui-même, et nous en avons été touchés.
Après la guerre nous sommes retournés d'autres fois à Salzbourg pour écouter la Messe en do mineur, et c'est pourquoi elle est inscrite profondément dans notre biographie intérieure. La tradition veut que Mozart ait composé cette Messe pour accomplir un voeu : en remerciement pour ses noces avec Constanze Weber.
Ainsi s'expliquent les importants solo du soprano, dans lesquels Constance était appelée à faire entendre la gratitude et la joie - gratias agimus tibi propter magnam gloriam tuam - gratitude pour la bonté de Dieu qui l'avait touchée. D'un point de vue strictement liturgique, on pourrait objecter que ces grands solo se démarquent un peu de la sobriété de la liturgie romaine ; mais on peut aussi se demander : Ne sentons-nous pas en eux la voix de l'épouse, de l'Église, dont vient de nous parler Mgr Gerhard Ludwig ?
Ne serait-ce pas la voix de l'épouse, qui fait résonner en eux sa joie d'être aimée du Christ, et son propre amour, et ainsi nous porte comme Église vivante devant Dieu, dans sa gratitude et dans sa joie ?
Mozart a placé dans la grandeur de cette musique et de cette Messe, qui dépasse toute individualité, son remerciement très personnel.
Durant cette cette heure, avec toi, cher Georg, nous avons remercié Dieu, dans l'harmonie de cette Messe, pour les 85 ans de vie qu'Il t'a offert.
Le professeur Hummes, dans la publication prévue pour ce concert, a souligné avec force que la gratitude exprimée dans cette Messe n'est pas une gratitude superficielle et jetée là à la légère, par un homme de la période rococo, mais que dans cette Messe se trouve expriméee toute l'intensité de sa lutte intérieure, de sa recherche du pardon, de la miséricorde de Dieu, et ensuite, de ces profondeurs, s'élève plus rayonnante que jamais, la joie en Dieu.

Les 85 ans de ta vie n'ont pas été toujours faciles. Lorsque tu es né, l'inflation était à peine finie et les gens, nos parents aussi, avaient perdu toutes leurs économies. Ensuite est venue la crise économique mondiale, la dictature nazie, la guerre, la captivité…
Après, avec un nouvel espoir et une nouvelle joie, dans une Allemagne détruite et exsangue, nous avons commencé notre route. Et là aussi, les difficiles murs abrupts et les passages obscurs n'ont pas manqué, mais toujours nous avons perçu la bonté de Dieu qui t'a appelé et guidé. Dès le début, très vite, s'est manifesté en toi cette double vocation : à la musique et au sacerdoce, l’une embrassant l'autre, et ainsi tu as été guidé dans tes pas et tu as parcouru ton chemin, jusqu'à ce que la Providence t'offre une charge à Ratisbonne, avec les Regensburger Domspatzen, où tu as pu servir sacerdotalement la musique et transmettre au monde et à l'humanité la joie pour l'existence de Dieu par la beauté de la musique et du chant.

Même là, tu as eu ta part de peines - chaque épreuve est un effort, nous en avons l'intuition et nous le savons ; et aussi d'autres fatigues… Mais par la suite, lorsque le choeur résonnait de manière brillante et portait dans le monde la joie, la beauté de Dieu, tout devenait grand et beau.
Pour cela, aujourd'hui, nous remercions le bon Dieu, avec toi, pour sa providence, et ensuite nous te remercions, parce que tu as répondu avec toutes tes forces, ta discipline, ta joie, ta fantaisie et ta créativité durant ces trente années avec le Regensburger Domspatzen, nous menant toujours de nouveau à Dieu.

Naturellement, et surtout, nous sommes aussi heureux en ce moment, parce que ce choeur qui depuis plus de mille ans sans interruption chante l'éloge de Dieu dans la cathédrale de Ratisbonne, étant également le choeur d'église le plus ancien du monde, constitué ainsi sans interruption, est toujours jeune et avec la force et la beauté de la jeunesse, il nous a chantés l'éloge de Dieu. À vous, chers Domspatzen, un cordial « Vergelt's Gott », au maître de chapelle, à tous, particulièrement à l'orchestre et aux solistes qui nous ont redonné le son original des temps de Mozart. Un cordial remerciement à vous tous !

Et comme la vie humaine est toujours incomplète, puisque nous sommes en chemin, dans toute gratitude humaine il y a toujours aussi attente, espoir et prière ; et ainsi nous prions aujourd'hui le bon Dieu pour qu'il te donne à toi, cher Georg, encore de bonnes années où tu puisses continuer à vivre la joie de Dieu et la joie de la musique, et dans lesquelles tu puisses encore servir les hommes comme prêtre. Et nous le prions pour qu'il permette à nous tous, un jour, d'entrer dans le concert céleste, pour expérimenter définitivement la joie de Dieu.

(J'ai perdu ma feuille… en allemand je sais parler a braccio, mais pas en italien…)

Tandis que je renouvelle au nom des hôtes de langue italienne un fervent remerciement aux promoteurs et aux réalisateurs de cette très belle initiative, je formule le souhait que la splendide musique écoutée, dans le contexte unique de la Chapelle Sixtine, contribue à approfondir notre rapport avec Dieu ; serve à raviver dans notre coeur la joie qui jaillit de la foi, afin que chacun s'en fasse un témoin convaincu dans son milieu de vie quotidien. Et naturellement, un grand merci à l'Évêque et au Chapitre de la cathédrale et à tous ceux qui ont contribué à la réalisation de ce concert.
Avec ces sentiments, j'accorde à tous avec affection la Bénédiction Apostolique.