Les voeux de Benot XVI à la Curie, 10 ans après

Il y a aujourd'hui dix ans jours pour jour, le 22 décembre 2005, Benoît XVI prononçait un discours mémorable devant la Curie romaine, définissant pour le Concile le concept d'"herméneutique de la réforme, du renouveau dans la continuité de l'unique sujet-Eglise". Une analyse de Mgr Nicola Bux

>>> Le discours du Saint-Père est à relire ici: w2.vatican.va

Le renouveau de l'Église - semper reformanda - doit être guidé par cette juste interprétation, surmontant deux faiblesses: la ruse intellectuelle, qui empêche le discernement, et la lâcheté du cur, qui empêche de choisir entre amis et ennemis; faute de quoi, l'Église se condamne à l'insignifiance, qui est plus grave que la fausseté, car cette dernière provoque la pensée, oblige à prendre position, tandis que la première détruit l'Église dans la désaffection.

Ces erreurs sur le Concile (et sur l'Église dans le monde)


Nicola Bux
www.lanuovabq.it
19/12/2015
(Notre traduction)

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Le 22 Décembre 2005, Benoît XVI adressait un discours historique à la Curie romaine, dans lequel il offrait les «clés» de l'histoire et de la foi, pour l'interprétation correcte du Concile Vatican II. Qu'a-t-il produit? Une partie de l'Eglise catholique l'a partagé, tandis que l'autre a continué à recevoir cet événement comme une rupture avec l'Église précédente. La fracture a grandi, presque un schisme de fait.

Pour cette partie de l'Eglise, on a envie de dire qu'au commencement était la Parole, maintenant c'est le Concile, avec un grand C et pas de spécifications, mythifié comme un super-dogme, en rupture avec la tradition sacrée et en ouverture au monde. Le contenu des documents est réduit à des slogans: prophétie, signes des temps, dialogue, communion, sans ajouter «hiérarchique», esprit du Concile contre la lettre. Dans son discours, Benoît XVI se demandait: quel a été le résultat du Concile? A-t-il été mis en œuvre la façon juste? Et dans tout cela, qu'est-ce qui était bien et qu'est-ce qui était mal? Que reste-t-il à faire? Puis, il citait saint Basile à l'appui de la perception que la bonne doctrine de la foi avait été déformée par excès ou par défaut. Pourquoi est-ce arrivé? Le Concile n'a pas été interprété de manière univoque et s'est divisé de manière contrastée, provoquant la confusion d'un côté - le plus visible - et de l'autre une renaissance spirituelle prometteuse.

L'«herméneutique de la discontinuité et de la rupture» a bénéficié de la sympathie des médias et d'une partie de la théologie moderne - ceci est évident aujourd'hui -; l'«herméneutique de la réforme, du renouveau dans la continuité de l'unique sujet-Eglise, que le Seigneur nous a donné» - la phrase-clé du discours - est au contraire considérée avec suspicion et marginalisée. C'est une certitude de foi que l'Eglise ne change pas, grandit au fil du temps, se développe, le même peuple restant toujours en chemin. Tout le monde connaît saint Vincent de Lérins: quod semper, quod ubique, quod ab omnibus creditur, id est catholicum. Mais aujourd'hui, on soutient que l'Eglise est en train de changer et doit changer: ceux qui disent cela, proposent une hérésie, dans la mesure où l'Église est donnée, elle descend d'en haut, elle est définie par Dieu pour être signe et instrument de salut du monde. Les hommes qui lui appartiennent doivent toujours se convertir, mais elle, elle est sans tache, ni ride, resplendissante de beauté.

Depuis le post-concile, c'est précisément l'idée d'Église qui est le coeur de la crise catholique: on tend à la scinder du peuple de Dieu, dont elle est pourtant constituée; à la remplacer par d'autres entités du monde, quand il s'agit d'affronter les problèmes de justice et de paix; à travers le dialogue inter-religieux mal compris, on veut la faire devenir une ONU des religions, pas une bannière élevée au-desssus des nations. Pourtant, l'Église est le corps du Christ, fondée sur douze hommes appelés à elle par le monde pour ensuite les envoyer à lui afin d'être la lumière et le sel, certainement pas pour se confondre avec lui: «Nous n'avons pas besoin d'une Église qui avance avec le monde», a dit Chesterton. «Nous avons besoin d'une Eglise qui fasse avancer le monde».

Dans le discours en question, le pape Benoît désigne un paradoxe: nous sommes arrivés à théoriser - et pratiquer - la rupture entre l'Eglise pré-conciliaire et post-conciliaire. Ce faisant, on s'est mépris sur «la nature d'un Concile en tant que tel. Il est alors considéré comme une sorte de Constituante, qui élimine une vieille constitution et en crée une nouvelle. Mais la Constitution a besoin d'un promoteur, puis d'une confirmation de la part du promoteur, c'est-à-dire du peuple auquel la constitution doit servir. Les Pères n'avaient pas un tel mandat et personne ne le leur avait jamais donné; personne, du reste, ne pouvait le donner, car la constitution essentielle de l'Eglise vient du Seigneur et nous a été donnée afin que nous puissions parvenir à la vie éternelle et, en partant de cette perspective, nous sommes en mesure d'illuminer également la vie dans le temps et le temps lui-même» . Par conséquent, la discontinuité va à l'encontre de la fidélité dynamique qui caractérise la tradition.

Le Concile Vatican II, notons-le, conçu et réalisé par une Eglise «pré-conciliaire», finirait par conduire l'Eglise d'aujourd'hui à ne pas se reconnaître dans la continuité de celle-ci; le Concile constituerait la ligne de partage comme si l'Église était née aujourd'hui. Réalise-t-on enfin l'idée de Joachim de Fiore? Elle en a, des partisans: une nouvelle Église, qui prône la suprématie du soi-disant esprit du Concile sur la lettre des documents, du Concile des médias sur celui des pères. Ils le disent, peut-être, pour surmonter leur embarras: parce qu'en lisant les textes conciliaires, on constate que bien des fantaisies qui ont trouvé place dans la période post-conciliaire sont absentes.

Au contraire, dans son discours à la Curie, Benoît attribue à Jean XXIII et Paul VI, l'interprétation du Concile comme réforme dans la continuité de l'unique sujet Eglise, parce que - comme le dit Mgr Agostino Marchetto dans son histoire du Concile -, ils affirmèrent dans les discours d'ouverture et de clôture que l'Eglise «veut transmettre la doctrine pure et intégrale, sans atténuation ni déformation»; et que le respect fidèle, et l'approfondissement de la doctrine «certaine et immuable» ne doivent pas ignorer les exigences contemporaines, mais sans en altérer le sens et la portée. Cette opération, toutefois, n'est pas intellectualliste ou guidée par un prurit innovateur, mais compréhension de la vérité et de la relation avec la foi vécue.

Dans le discours, le Pape Benoît mentionne également une autre question: la relation entre l'Eglise et sa foi, d'une part, et l'homme et le monde d'aujourd'hui - c'est-à-dire l'époque moderne - de l'autre, pour lesquels la discontinuité pourrait sembler convaincante, si ce n'est que l'époque moderne a tenté d'éliminer Dieu de l'horizon de l'homme. Toutefois, certaines évolutions positives consécutives à la phase de confrontation entre l'Eglise et l'époque moderne - par exemple un type d'État moderne, laïque mais pas neutre sur les valeurs - avaient conduit, surtout après la Seconde Guerre mondiale, à des ouvertures mutuelles; sans parler de la contribution de la doctrine sociale catholique et de l'ouverture des sciences naturelles à Dieu.
Par suite, trois questions étaient posées au Concile et attendaient une réponse: la relation entre la foi et la science moderne, la relation entre l'Église et l'État moderne, en en particulier en ce qui concerne le comportement envers les religions; le problème de la tolérance religieuse, qui conduisait à redéfinir la relation entre la foi chrétienne et les religions du monde, et en interne, celui entre l'Eglise et la foi d'Israël.

La discontinuité, compréhensible si elle est appliquée à des situations changeantes, ne pouvait pas s'affirmer comme une prétention durable, au point d'interrompre la continuité du sujet Église:
«Ainsi, par exemple», poursuit Benoît, «si la liberté de religion est considérée comme une expression de l'incapacité de l'homme à trouver la vérité, et par conséquent, devient une exaltation du relativisme alors, de nécessité sociale et historique, celle-ci est élevée de façon impropre au niveau métaphysique et elle est ainsi privée de son véritable sens, avec pour conséquence de ne pas pouvoir être acceptée par celui qui croit que l'homme est capable de connaître la vérité de Dieu, et, sur la base de la dignité intérieure de la vérité, est lié à cette connaissance. Il est, en revanche, totalement différent de considérer la liberté de religion comme une nécessité découlant de la coexistence humaine, et même comme une conséquence intrinsèque de la vérité qui ne peut être imposée de l'extérieur, mais qui doit être adoptée par l'homme uniquement à travers le processus de la conviction».

C'est un exemple de ce qui n'a pas été compris, ou qu'on n'a pas voulu comprendre, dans la Déclaration conciliaire sur la liberté religieuse, alors que l'Église - affirme Benoît XVI - «dans cette discontinuité apparente a maintenu et approfondi sa nature intime et sa véritable identité». Celle-ci, d'ailleurs, ne peut pas être mise en opposition avec la mission d'annoncer à tous les peuples l'Évangile, car cela irait à l'encontre de la liberté de la foi. Le don de la vérité de Jésus Christ est pour tous, sans détruire identités et cultures. Et donc: «L'Eglise est, aussi bien avant qu'après le Concile, la même Eglise une, sainte, catholique et apostolique, en chemin à travers les temps».

Benoît ne cache pas que "l'ouverture au monde" n'a pas tout transformé en pure harmonie - pour certains, en mettant même fin au sacré - en sous-évaluant les tensions et les contradictions, tout comme la fragilité de la nature humaine qui est une menace permanente pour le chemin de l'homme. N'y a-t-il pas encore une grande partie du monde qui se soustrait à l'Évangile et qui a au contraire besoin d'être atteint par lui? De nos jours, en outre, les dangers ont augmenté, surtout en raison du pouvoir de la technique, devenue presque une nouvelle idole. L'Église devrait-elle donc se dissoudre dans les religions, anciennes et nouvelles, du monde? Ne devrait-on plus prêcher la conversion et le pardon des péchés? On est arrivés à postuler pour les juifs - en négligeant de tenir compte que la plus grande partie d'eux n'est pas croyante - une voie parallèle de salut, comme si le Christ n'était plus l'unique Sauveur.

On oublie que, même de notre temps, l'Église reste "un signe de contradiction" - rappelle Benoît XVI en évoquant le titre des exercices spirituels prêchés par le cardinal Wojtyla au Vatican en '76 - pour tous les hommes indistinctement: «Le Concile ne pouvait pas avoir l'intention d'abolir cette contradiction de l'Evangile à l'égard des dangers et des erreurs de l'homme».
En conclusion, le pape Benoît est convaincu que «Le pas accompli par le Concile vers l'époque moderne, qui de façon assez imprécise a été présenté comme une "ouverture au monde", appartient en définitive au problème éternel du rapport entre foi et raison, qui se représente sous des formes toujours nouvelles».

Joseph Ratzinger a œuvré, comme théologien et comme Pape, de manière analogue à celle avec laquelle Saint Thomas d'Aquin sut mettre «la foi dans une relation positive avec la forme dominante de son temps». Non sans raison, dans sa célèbre leçon de Ratisbonne, il définira la confrontation avec l'islam en rapport avec la raison, ce qui interpelle également les orthodoxes et les protestants.
Le renouveau de l'Église - semper reformanda - doit être guidé par cette juste interprétation, surmontant deux faiblesses: la ruse intellectuelle, qui empêche le discernement, et la lâcheté du cœur, qui empêche de choisir entre amis et ennemis; faute de quoi, l'Église se condamne à l'insignifiance, qui est plus grave que la fausseté, car cette dernière provoque la pensée, oblige à prendre position, tandis que la première détruit l'Église dans la désaffection.

Certains catholiques soutiennent toutefois cette thèse: tant que les valeurs naturelles ont été le patrimoine du sentir commun de la majorité, l'insistance sur elles de la part de l'Église pouvait avoir un certain bien-fondé, mais dès lors que cela a disparu, l'Église court le risque de se tailler le rôle de celle qui condamne les tendances contre-nature; il faudrait donc changer de paradigme: savoir lire la vie des hommes d'aujourd'hui (avec ses contradictions et ses choses bonnes) et proposer l'unique chose intéressante: l'Évangile. Mais qu'a fait l'Église jusqu'à présent? Et de quelle manière? Saint Louis Marie Grignion de Montfort rappelle qu'elle a uni la charité la plus compatissante à l'intransigeance doctrinale la plus ferme, dans l'ardeur d'un même amour, qui est le zèle pour la gloire de Dieu e le salut des âmes. L'Église sait qu'elle ne peut pas faire le bien sans combattre le mal, qu'elle ne peut pas évangéliser sans lutter contre l'hérésie.

Miséricorde et doctrine - par doctrine on entend la Révélation - ne peuvent subsister qu'en s'unissant: séparées l'une de l'autre elles meurent et ne laissent plus que deux cadavres: le libéralisme humanitaire avec sa fausse sérénité et le fanatisme avec son faux zèle. Il a été dit que l'Église est intransigeante par principe, car elle croit; elle est tolérante dans la pratique, car elle aime. Les ennemis de l'Église sont en revanche tolérants par principe, car ils ne croient pas, et intransigeants dans la pratique, car ils n'aiment pas.