La lettre inédite de Benoît XVI

Une analyse d'Andrea Gagliarducci: Dieu est la clé pour comprendre les droits de l'homme (16/5/2018)

>>> Un inédit de Benoît XVI
>>> La pensée de Benoît expliquée par son secrétaire

 

Analyse: la lettre inédite de Benoît XVI


Andrea Gagliarducci
Catholic News Agency (CNA)
14 mai 2018
Ma traduction

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Le Ratzinger Schülerkreis, le cercle des anciens élèves de Joseph Ratzinger qui se réunissent chaque année, se rencontrera en 2008 pour discuter des thèmes: «Église et État, Église et société». Comme il le fait chaque annéee, le Pape émérite Benoît XVI a choisi le sujet, .
Ce sujet est intimement lié au contenu d'un livre récemment publié, et surtout à une lettre - inédite - contenue dans ce livre.
Le livre est «Liberare la libertà. Fede e Politica nel Terzo Millennio» (Libérer la liberté : foi et politique au troisième millénaire). Il est présenté par les professeurs Pierluca Azzaro et Carlos Granados, deuxième d'une série de 7 livres contenant une sélection de textes de Joseph Ratzinger sur les principaux thèmes du pontificat. Avec des extraits du deuxième livre de sa série «Jésus de Nazareth», un dialogue de Benoît XVI avec le philosophe allemand Jurgen Habermas, un discours prononcé à Westminster Hall à Londres et un discours prononcé au Bundestag en Allemagne, entre autres choses, le livre donne un large aperçu de la pensée politique de Joseph Ratzinger.

La question finale, pour Benoît XVI, est toujours Dieu. Peut-on construire un État sans Dieu? Et dans quelle mesure l'État peut-il s'impliquer dans la vie de ses citoyens?
Plutôt que philosophique, le texte, est totalement pragmatique. Il traite de droits universels comme le droit à la liberté de conscience, ainsi que des réflexions plus générales sur l'idée de liberté personnelle.
La lettre inédite de Benoît XVI (texte ici: www.diakonos.be/settimo-cielo) contenue dans le livre apporte une réponse à ces questions, puisqu'elle réaffirme «la centralité de la question de Dieu». La lettre était une réponse à un livre publié en 2014 par le philosophe et homme politique italien Marcello Pera, intitulé «Diritti umani e cristianesimo. La Chiesa alla prova della modernità» (Droits de l'homme et christianisme: l'Église à l'épreuve de la modernité).

D'emblée, la lettre de Benoît XVI rend évident un fait: bien que l'encyclique Pacem in Terris du Pape Jean XXIII fût significative pour l'utilisation du langage des droits de l'homme dans un texte magistériel, «ce n'est qu'avec Jean-Paul II que la question des droits de l'homme a dans la pratique acquis une place de grande importance dans le Magistère post-conciliaire et la théologie», écrit Benoît XVI. Selon lui, l'accent mis par Jean Paul II sur les droits de l'homme était «la conséquence de l'expérience pratique», car, écrit-il, «dans l'idée des droits de l'homme, il y a l'arme concrète capable de limiter le caractère totalitaire de l'État», offrant «la liberté nécessaire non seulement pour la pensée de la personne individuelle, mais aussi et surtout pour la foi chrétienne et pour les droits de l'Église».
Les droits de l'homme, ainsi, étaient considérés comme «la force rationnelle» en mesure de contrecarrer «la prétention universelle, au niveau idéologique et pratique, de l’Etat fondé sur le marxisme». Une compréhension des droits de l'homme pourrait limiter toute revendication absolutiste de l'État, même fondée sur une justification religieuse. Benoît écrit que cette compréhension fait partie de la contribution de Jean-Paul II.
Les chrétiens ont toujours exigé la liberté de la foi, dans un État - l'État romain - qui «connaissait la tolérance religieuse, mais qui affirmait une identification ultime entre l'État et l'autorité divine à laquelle les chrétiens ne pouvaient consentir», écrit le pape émérite.
C'est ainsi que la question de Dieu a fait irruption dans l'histoire.

La foi chrétienne, note Benoît XVI, «inclut nécessairement une limitation fondamentale à l'autorité de l'État, en raison des droits et devoirs de la conscience individuelle». Bien que l'idée des droits de l'homme «ne fût pas formulée de cette manière», il n'est pas injustifié pour Benoît XVI «de définir le devoir d'obéissance de l'homme à Dieu comme un droit, par rapport à l'État», et il est donc logique que saint Jean-Paul II «considère les droits de l'homme comme précédant toute autorité étatique».
Plus loin, Benoît XVI dit que l'homme, fait à l'image de Dieu, est un sujet et pas seulement un objet de droits. Ces deux déclarations sont cohérentes avec la description du philosophe Emmanuel Kant de l'homme comme une fin et non comme un moyen. La citation de Kant n'est pas le fruit du hasard, car Kant est le philosophe qui a inspiré les idées au cœur du Siècle des Lumières. La plus grande partie de la pensée séculière contemporaine est enracinée dans la pensée de Kant, mais la lettre de Benoît XVI montre que même Kant est dans une certaine mesure redevable à la philosophie chrétienne.

Selon Benoît XVI, d'un point de vue historique, la notion de droits de l'homme est née du christianisme.
La découverte de l'Amérique a conduit à une question: comme les gens du Nouveau Monde n'étaient pas baptisés, ont-ils ou non des droits? En fin de compte, le fait qu'ils sont à l'image de Dieu a été compris comme la base à partir de laquelle ont dérivé des droits. Il est devenu clair qu'en tant qu'enfants de Dieu, les personnes non baptisées «étaient déjà des sujets de droits et pouvaient donc revendiquer le respect de leur humanité», note Benoît XVI.
Parlant de cette conclusion, Benoît écrit: «Il me semble qu’il s’agissait là d’une reconnaissance des "droits de l’homme" qui précèdent l’adhésion à la foi chrétienne et au pouvoir de l’état, quel qu'il soit».

De plus, explique Benoît XVI, les premiers chrétiens avaient une attitude particulière à l'égard de l'État romain. Parce qu'ils ont été les premiers à croire en une religion universelle, sans limite d'identité nationale ou ethnique, «l'essence de la religion est redéfinie» par le christianisme. La grande mission, écrit Benoît XVI, nest pas d'«exiger immédiatement un changement dans la structure des sociétés individuelles», mais plutôt demander «que toutes les sociétés aient la possibilité d'accueillir son message et de vivre en accord avec lui».
Benoît XVI écrit que la religion «n’est plus un rite ou une observance qui garantit en définitive l’identité de l’État. Elle est en revanche reconnaissance (foi) et précisément reconnaissance de la vérité», puisque l'esprit de l'homme «a été créé pour la vérité».
Le pape émérite souligne que «ce lien entre religion et vérité inclut un droit à la liberté qui peut licitement être considéré comme étant en profonde continuité avec le noyau authentique de la doctrine des droits de l'homme, comme l'a évidemment fait Jean-Paul II».
Benoît XVI met également en garde contre le danger d'une vision qui considère que l'«ordre naturel» de la société est «un tout en soi et n'a pas besoin de l'Évangile».
Pour toutes ces raisons, Benoît XVI dit que «tout repose sur le concept de Dieu», parce que «Si Dieu existe, s’il y a un créateur, alors même l’être peut parler de lui et indiquer à l’homme un devoir. Dans le cas contraire, l’éthos finit par se réduire au pragmatisme».
Benoît XVI conclut donc que «L’idée des droits de l’homme ne garde en dernière analyse sa solidité que si elle est ancrée dans la foi en Dieu créateur. C’est de là qu’elle reçoit à la fois la définition de ses limites et sa justification».
« L’idée de Dieu - note Benoît XVI - inclut le concept fondamental de l’homme en tant que sujet de droit, justifiant et établissant ainsi les limites de la conception des droits de l'homme».
En fin de compte, la question de Dieu est étroitement liée à la question de la vérité.

L'archevêque Georg Gänswein, préfet de la Maison pontificale et secrétaire personnel de Benoît XVI, notait le 11 mai (cf. La pensée de Benoît expliquée par son secrétaire) que l'approche politique de Benoît XVI «coïncide avec la notion théologique la plus importante pour lui déjà en tant que jeune prêtre: la vérité».
«Chercher la vérité et se battre pour elle est ainsi devenue le fil rouge de la vie de Joseph Ratzinger et de Benoît XVI car, il en est convaincu, elle n'est pas une vérité que l'on peut "avoir ou posséder", mais dont on peut seulement s'approcher: en effet, pour la foi des chrétiens et selon leur compréhension de la vérité, elle est devenue une personne: en Jésus-Christ, dans lequel Dieu a montré son visage».
Dieu devient donc central dans toute question politique, même lorsque Dieu est nié.

Dans l'avant-propos du livre (cf. fr.zenit.org), le pape François écrivait qu'un État serait «faux et anti-chrétien» s'il se comprenait lui-même comme «la totalité» des espoirs et des possibilités humaines. Un tel mensonge totalitaire et tyrannique, écrit-il, devient «démoniaque et tyrannique».
Le pape François ajoutait: «sur cette même base et tout en accompagnant Jean-Paul II, Joseph Ratzinger élabora et proposa une vision chrétienne des droits de l’homme capable de débattre au niveau théorique et pratique avec la prétention totalitaire de l’État marxiste et de l’idéologie athée sur laquelle il est fondé».

En fin de compte, il ne peut y avoir d'État sans Dieu, car aucune institution ne peut tenir sans vérité: c'est la leçon de la vision politique de Benoît XVI.

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