Le dogme de la faillibilité du Pape

Les journalistes prennent-ils encore le pape au sérieux? La question se pose après le voyage en Equateur, Bolivie et Paraguay. John Allen y apporte sa réponse

>>> Le Pape dans l'avion. Photo sur le site www.cruxnow.com

 

Dans l'avion de retour vers Rome, lors de la désormais habituelle conférence de presse en altitude, François a répondu à des questions que personne n'aurait songé à poser à Benoît XVI (il n'y aurait de toute façon pas répondu..), sans aucun rapport avec son ministère.
Manière, probablement, de le tester.
Visiblement, il ne maîtrise pas vraiment les "dossiers chauds" du moment, dont il livre une analyse des plus sommaires, tenant davantage de la conversation au café du commerce que de la sage et mûre réflexion qu'on pourrait attendre du successeur de saint Pierre.
C'est le risque, évidemment, d'interviews informelles et non préparées, et c'est la suite naturelle de la banalisation de la papauté commencée dès le 13 mars 2013 (voir par exemple benoit-et-moi.fr/2014-II-1/actualites/un-livre-pour-banaliser-le-pape), et largement amplifiée par la grosse caisse médiatique. Mais si ce n'était que cela, ce serait anecdotique.
Plus inquiétant, de quel niveau d'autorité peut-on créditer un texte comme l'encyclique, quand son coordinateur n'a aucune expertise particulière sur les sujets abordés - et même martelés -, et pourrait donc être le jouet de lobbies cyniques agissant dans l'ombre (ce n'est pas un fantasme, les noms de Naomi Klein, Ban ki-Moon, Jeffrey Sachs et autres Schellnhuber qui, à un niveau ou un autre, ont été impliqués dans sa rédaction sont là pour en témoigner)?

Le Pape n'en finit pas de descendre de son Trône. La plupart des gens, par ignorance et/ou indifférence trouveront cela sympathique et même inévitable "car on est au XXIe siècle"!!. Mais ce n'est certainement pas pour le bien de l'Eglise.
Et bien entendu, les journalistes se délectent de cette familiarité inédite, dont ils se font l'écho entre approbation, indulgence amusée et condescendance (sentiment auquel se mêle la satisfaction secrète de ne plus sentir en position d'infériorité comme au temps des "maîtres" Jean Paul II et Benoît XVI): c'est le cas de John Allen, et Sébastien Maillard (de La Croix) qui étaient probablement à bord de l'avion papal et arrivent à des conclusions similaires.

Sébastien Maillard titre le dernier billet de son blog avant les vacances "Quand le pape se fait approximatif"; il constate que "ce voyage aura aussi montré un pape s’aventurant parfois sur des questions que, manifestement, il ne maîtrise pas suffisamment. Ce fut en particulier frappant durant la traditionnelle conférence de presse du vol retour".
Mais ne voulant pas avoir l'air trop critique, après avoir cité pour illustrer son propos des anecdotes du voyage et des répliques du Pape pouvant passer pour ingénues, il conclut en saluant un comportement "aux antipodes du dogme de l’infaillibilité pontificale".
C'est aussi l'angle choisi par John Allen pour ce billet que j'ai traduit.

Comme si c'était le rôle du Pape de saper un dogme!
Quel aveu!

Sous François, il y a un nouveau dogme: la faillibilité du pape

www.cruxnow.com
John L. Allen Jr.
13 Juillet 2015

* * *

Lorsque le Concile Vatican I a officiellement déclaré le dogme de l'infaillibilité pontificale en 1870, celui-ci a été très soigneusement circonscrit. Selon la formule du Concile, un édit papal est considéré comme incapable d'erreur seulement si:

. Il appartient à la foi et la morale
. Il ne contredit pas l'Écriture ou la révélation divine
. Il est entendu pour concerner toute l'Eglise

Comme Benoît XVI l'a dit en Juillet 2005: «Le pape n'est pas un oracle; il est infaillible [seulement] dans des situations très rares». Benoît a enfoncé le clou quand il a publié son livre Jésus de Nazareth", invitant de fait les gens à être en désaccord avec lui.
Au niveau populaire, cependant, il arrive souvent que ces limites ne soient pas enregistrées. Beaucoup de gens pensent que les catholiques sont censés accepter tout ce que dit un Pape comme vérité évangélique - ou, au moins, que c'est une source majeure d'embarras si un pape est pris en flagrant délit d'erreur.

Dans ce contexte, il est particulièrement frappant que le pape François semble déterminé à rétablir les faits en assumant ce qu'on pourrait surnommer son propre «dogme de la faillibilité». Le pape semble n'éprouver aucune honte à admettre des erreurs, confessant son ignorance, et reconnaissant qu'il peut avoir lui-même donné lieu à des malentendus.

Qu'une telle candeur soit charmante ou simplement déroutante, laissant les gens se demander si le pape comprend réellement ce qu'il dit, c'est une question de perception. En tout cas, c'est devenu un trait caractéristique du style de François.
Un exemple classique, presque emblématique, s'est passé dimanche, durant la conférence de presse en vol du pontife sur le chemin du retour à Rome après un voyage d'une semaine en Amérique latine.

Lors d'une séance de 65 minutes avec des journalistes, François a adopté son dogme de la faillibilité au moins sept fois:

. Interrogé sur un différend frontalier entre la Bolivie et le Chili, François a dit qu'il ne ferait pas de commentaire parce que «je ne veux pas dire quelque chose de faux» - un aveu indirect qu'il est capable de faire précisément cela.
. Sur une polémique en Equateur à propos de ce ce qu'il entendait par l'expression «le peuple s'est levé», François a répondu qu'«une phrase peut être manipulée» et que «nous devons être très prudents» - reconnaissant peut-être qu'il n'a pas toujours fait preuve d'une telle prudence.
. Interrogé sur les tensions entre la Grèce et la zone euro, François a dit qu'il avait une «grande allergie» aux questions économiques, et évoquant la comptabilité d'entreprise que son père pratiquait en Argentine, il a dit «je n'y comprends pas grand'chose». Venant d'un pontife qui a fait de la justice économique et de la finance mondiale, une pièce maîtresse de sa rhétorique sociale, c'était un aveu renversant.
. Également sur la situation en Grèce, François a dit qu'il avait entendu parler, il y a un an, d'un plan des Nations Unies pour permettre aux pays de se déclarer en état de banqueroute, mais il a ajouté, «Je ne sais pas si c'est vrai», et, chose remarquable, il a demandé aux journalistes voyageant avec lui de l'expliquer, si c'était vrai, pour savoir de quoi il parlait.
. Sur les retombées aux États-Unis de son discours sur le capitalisme, François dit qu'il est au courant, mais qu'il a refusé de réagir parce que «je ne ai pas le droit d'exprimer une opinion isolée du dialogue».
. Contesté sur la raison pour laquelle il parle autant sur les pauvres, mais relativement peu sur la classe moyenne, François a carrément concédé «c'est une erreur de ma part de ne pas y penser» et «vous me parlez de quelque chose qu'il faut que je fasse».
. Interrogé pour savoir s'il craint que ses déclarations puissent être exploitées par les gouvernements et les lobbies, François a dit que «chaque mot» court le risque d'être pris hors contexte, et il a ajouté: «Si je fais une erreur, avec un peu de honte, je demande pardon et je vais de l'avant».

Pour être clair, c'est tout juste si François ne reculait pas dans sa critique cinglante de ce qu'en Bolivie, il a qualifié de système économique mondial qui «impose la mentalité du profit à tout prix» au détriment des pauvres.

Mais au cours de la conférence de presse, il s'est pris une autre pique sur ce qu'il a appelé une «nouvelle colonisation ... la colonisation de la consommation», dont le pontife dit qu'elle cause «un déséquilibre dans la personnalité ... dans l'économie interne, dans la justice sociale, et même dans la santé mentale et physique».

Ce qu'il a ajouté, toutefois, c'est une dose d'humilité personnelle, en reconnaissant un manque d'expertise technique et une capacité à l'erreur quand il parle sur ces questions, à la fois dans la substance de ses positions et dans la façon dont il les formule.
(..)

Dans un sens, ce dogme de la faillibilité personnelle concorde avec le style général de François. Par exemple, il se réfère à lui-même comme «évêque de Rome» plutôt que «Souverain Pontife», et se balade dans une Kia ou une Ford plutôt que dans la limousine traditionnelle. C'est un autre chapitre, avec d'autres mots, dans un «de-mythification» de la papauté en cours.

On pourrait voir une telle auto-critique soit comme un renforcement, soit comme un affaiblissemnt du message du pape, selon le point de vue, et les deux réactions seraient probablement adaptées.

En tout cas, des théologiens, des historiens de l'Eglise et des catholiques ordinaires ont passé une grande partie du dernier siècle et demi à se plaindre que le monde extérieur a une conception exagérée de ce que l'infaillibilité papale signifie réellement.

A défaut d'autre chose, sous le pape François, il semble que la restauration d'une saine (???) perception de la faillibilité a de grandes chances de succès.