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Benot et le dialogue interreligieux

L’analyse par John Allen de la lettre du Pape à Marcello Pera (29/11/2008)


La dernière chronique hebdomadaire de John Allen est assez stupéfiante.

La lettre-préface de Benoît XVI au livre de son ami Marcello Pera était effectivement un évènement remarquable en soi (Benoît XVI préface un livre ) et donc assez commenté à l’étranger – pas chez nous.
Connaissant l’extrême profondeur – l’adjectif n’est pas vain - du Saint-Père, on peut être sûr que ce qu’il y exprime (et rien de plus, à y débusquer prétendument entre les lignes) est intensément pesé, et reflète exactement sa pensée. Il n’était pas forcément utile d’y rechercher des intentions polémiques.

J’ai traduit le billet que JA lui consacre dans un but d’information, et je ne rajouterai donc (presque) pas les commentaires qui m’étaient spontanément venus à l’esprit en le lisant, car le but de ce site n’est pas de faire du commentaire de texte de JA.
Je retiens seulement que l’idée de faire passer la préface du Pape pour une simple opération de promotion publicitaire – ou même de l’imaginer, comme argument à décharge ! – est insultante pour le Saint-Père, et je regrette qu’elle soit insinuée ici, même si l’article contient par ailleurs, comme toujours, des idées intéressantes.

Note : sur l’excellente section anglophone du Papa Ratzinger Forum, Teresa commente de façon musclée le billet de JA. C’est à lire : http://freeforumzone.leonardo.it/ (28/11/2008)

Article original en anglais sur le site de NCR : http://ncrcafe.org/node/2304

Benedict on interreligious dialogue: How religions talk with each other
Ma traduction:

Benoît et le dialogue interreligieux: Comment les religions dialoguent entre elles.
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Tout littéraire vous le dira, la clé d'interprétation pour comprendre un texte, c’est d’identifier son genre.
Ce point de vue s'applique clairement à la nouvelle de cette semaine selon laquelle Benoît XVI a déclaré que "le dialogue interreligieux, dans le sens strict du terme, n'est pas possible" - une déclaration qui, prise au pied de la lettre, semble brader 50 ans de dialogues officiels avec les autres religions, défendus par l'Eglise catholique, sans parler de la vision théologique de Nostrae Aetate, le document du Concile Vatican II sur les relations avec les religions non chrétiennes.

Entre autres choses, le Vatican a effectivement son propre Conseil Pontifical pour le Dialogue interreligieux, dont le personnel a pu être surpris d'apprendre que leur travail, selon leur patron, ne valait rien du point de vue de la logique.
Face à une déclaration si curieuse, la première question à se poser est, "à quel genre appartient-elle?"

Pour mémoire, ces mots de Benoît s’inséraient dans le cadre d'une brève lettre à un vieil ami, le sénateur italien et philosophe Marcello Pera, pour servir d'introduction au nouveau livre de Pera, "Pourquoi nous devons nous dire chrétiens". Il a été mis en vente mardi, par l'éditeur italien Mondadori. (En 2004, Pera et le cardinal Joseph Ratzinger avaient co-écrit un livre sur l'Europe intitulé "Sans racines". Pera est peut-être le meilleur exemple d'un phénomène étrange de la droite culturelle dans l'Europe d'aujourd'hui, qui se proclame athée et qui soutient néanmoins un renouveau de l'identité chrétienne du Vieux Continent, au motif que c'est le seul moyen de défendre les valeurs humanistes de l'Europe. [ndt : n’est-ce pas le courant de ceux que l’on nomme athées-dévots ?] )

En d'autres termes, le genre littéraire dont relèvent les mots du pape est essentiellement celui du message publicitaire. La lettre était destinée à engendrer un marché pour le livre de Pera, et à ce niveau, c'est un succès indéniable. Le livre a suscité la couverture de l'actualité éditoriale et des commentaires dans le monde entier, parce que Benoît a tenu en son nom propre des propos "juteux".
(au passage, Joseph Ratzinger n'est pas un novice dans ce genre de chose. En 1993, il a écrit une préface de 27 lignes à l'ouvrage "La réforme de la liturgie romaine" par Mgr Klaus Gamber, qui, entre autres, appelait à tourner les autels. À l'appui de l'analyse de Gamber, Ratzinger écrivait que les innovations post-Vatican II en matière de liturgie avait abouti à un « produit banal ". Dans ce cas aussi, l'intro "punchy" de Ratzinger avait créé un public pour un livre qui, autrement, aurait peut-être langui dans l'obscurité.)

Le corollaire évident, c’est qu'un morceau de "public relation" littéraire n'est probablement pas le meilleur endroit pour trouver une version développée de la position du pape sur un thème particulier, surtout un sujet aussi complexe que le dialogue avec les autres religions. Le Père jésuite Federico Lombardi, porte-parole du Vatican, a plus ou moins concédé ce point, en disant que les commentaires du pape étaient destinés à attirer l'attention sur le livre de Pera, et pas "à remettre en question les nombreux dialogues en cours soutenus par le Vatican avec d'autres religions". (ndt : A-t’il vraiment dit cela?)

Une fois admis que ce serait une erreur d'accorder trop de poids aux mots du pape, quel sens doit-on leur donner?

Voici la version complète de ce que Benoît XVI écrivait, dans une lettre en réaction à la lecture du livre de Pera:
« Vous expliquez avec une grande clarté que le dialogue interreligieux au sens étroit du terme n'est pas possible, alors que le dialogue interculturel qui approfondit les conséquences culturelles de la décision religieuse de fond s'avère urgent. Tandis que sur cette dernière, un vrai dialogue n'est pas possible sans mettre sa foi entre parenthèse, il est nécessaire d'affronter dans le débat public les conséquences culturelles des décisions religieuses de fond. Ici, le dialogue et une mutuelle correction, sont un enrichissement réciproque et sont possibles et nécessaires. »

Réduits à une petite phrase ( "soundbite") comme le veut la mode, les mots du pape se résument ainsi: pas de dialogue interreligieux, le dialogue interculturel oui.
Pour être clair, il ne s'agit pas de juger si les religions doivent se parler entre elles, mais plutôt de quoi elles doivent parler. Dans l'esprit du pape, l’essentiel des échanges inter-religieux n'est pas de chercher le plus petit dénominateur commun d'une théologie partagée, mais plutôt de trouver le moyen pour que des cultures façonnées par un engagement religieux fort puissent néanmoins vivre dans le respect mutuel.

Formulé de cette manière, son commentaire au livre de Pera est compatible avec la ligne que Benoît a suivie depuis son élection à la papauté dans les relations inter-religieuses.
En nommant le Cardinal Jean-Louis Tauran comme Préfet du Conseil Pontifical pour le Dialogue interreligieux, par exemple, Benoît a opté pour un diplomate professionnel plutôt qu'un théologien - l'idée étant qu'il voulait réorienter l'échange inter-religieux loin de la théologie spéculative, et davantage vers les questions concrètes de la coexistence et de la coopération.

C'est sans doute avec l'islam que l'on voit le plus clairement la différence. Benoît s’implique dans la relation: c'est l'esprit de son Voyage de novembre 2006 en Turquie, et c'est également évident à partir de ses observations du 6 novembre, lors du nouveau " forum catholique/musulman », un véhicule de dialogue lancé à la suite de la réaction islamique à la conférence du pape en septembre 2006 à l'Université de Ratisbonne.
Le 6 novembre Benoît a exprimé l'espoir que « les réflexions et les développements positifs qui se dégagent du dialogue entre musulmans et chrétiens ne se limitent pas à un petit groupe d'experts et d'universitaires, mais se transmettent comme un précieux héritage à mettre au service de tous, à porter ses fruits dans la manière dont nous vivons chaque jour ».
Ce ne sont évidemment pas les sentiments d'un pape qui veut fermer l'échange inter-religieux.

Pourtant, Benoît n'envisage pas la relation avec l'islam en termes d'exploration théologique: comment le Coran, par exemple, pourrait documenter de nouvelles approches de la christologie ( Ndt : JA croit-il vraiment que c’est possible?). Au contraire, il est plus porté sur des questions pratiques, sur tout ce que le Vatican appelle la «réciprocité». La question est que si les immigrés islamique en Occident peuvent réclamer la protection de l'état de droit et la liberté religieuse, les minorités religieuses dans les États à majorité islamique ne devraient-elles pas obtenir le même deal?
Le pendant de cette question en Occident, en particulier en Europe, est de savoir comment les sociétés occidentales peuvent exprimer le respect de la diversité religieuse sans s'arracher elles-mêmes de leurs racines chrétiennes.

Plus généralement, Benoît tient à souligner comment les religions du monde peuvent collaborer dans la défense de valeurs communes, à commencer par un rôle public solide pour les croyants, et l'extension des efforts au nom d'une plus grande paix et de plus de justice. Sur ce point, Benoît croit en un échange bilatéral: c'était l’objet de sa référence à « la correction mutuelle et [à] l'enrichissement » dans sa lettre à Pera.

Cela dit, il est parfaitement légitime (ndt: ??) de se demander si le pape n'aurait pas pu trouver une façon moins ambivalente de faire une remarque - qui n'aurait pas été démoralisante pour les experts de l'église en dialogue interreligieux, et qui n'aurait pas envoyé un signal négatif au monde extérieur sur l'engagement de l'Eglise pour de bonnes relations de travail avec les autres religions.
Ici, je soupçonne que le contexte européen est crucial. Pour les Américains, le « dialogue interreligieux » semble être un bien indiscutable, il évoque, par exemple, des images de rabbins, pasteurs et imams (ndt : et de prêtres?) coude à coude après le 11 septembre, pour rejeter les justifications religieuses de la violence.
Pour de nombreux Européens, toutefois, le terme « dialogue interreligieux » en est arrivé à être compris dans le sens de «multiculturalisme», ce qui signifie une idéologie de la tolérance de la diversité culturelle, sans une culture dominante. Dans l'Europe d'aujourd'hui, le «multiculturalisme» est considéré par ses détracteurs comme essentiellement un code de langage pour la construction d'une société post-chrétienne dans laquelle différentes options de style de vie seraient installés côte à côte dans une sorte de fouillis culturel, avec l'État officiellement neutre entre eux.

Au moins pour certaines oreilles européennes, l'expression « dialogue interreligieux » implique donc de jeter l'éponge sur les racines chrétiennes de l'Europe. Benoît XVI partage une aversion pour cette perspective avec Pera - qui, dans son nouveau livre, fait valoir que le libéralisme occidental, débarrassé de son fondement dans les valeurs chrétiennes, s'effondrerait inévitablement sous son propre poids.

« Le choix du christianisme, écrit Pera, a produit les meilleurs résultats. Ce choix a de grands avantages, également dans le domaine de l'éthique publique. Il ne sépare pas la morale de la vérité, il ne pas confond l'autonomie morale avec le libre choix individuel, il ne traite pas les individus - nés ou à naître – comme des choses, il ne transforme pas tous les désirs en un droit, et il ne confine pas la raison aux limites de la science ».
C'est la défense de cet ensemble de valeurs transcendantes que Benoît avait à l'esprit en appelant au dialogue interreligieux "impossible" dans le sens strict du terme.

Bien sûr, un pape est censé être un pasteur universel, et non pas un critique culturel européen, et l'on pourrait légitimement se demander si le reste du monde doit s'attendre à situer automatiquement ses déclarations dans le contexte du débat culturel européen. Malgré l'insistance du Vatican à affirmer que Benoît n'est pas "euro-centrique", l'épisode de cette semaine nous rappelle que parfois, ces déclarations sonnent creux.
(ndt : JA a-t’il des comptes à régler avec la culture européenne ?)

D'autre part, si vous êtes Marcello Pera, surfant sur une vague de publicité gratuite pour votre nouveau livre, vous êtes probablement reconnaissant que pour une fois, le pape n'ait pas choisi un moyen plus délicat de s'exprimer.
Pour paraphraser l'argot de la politique américaine, «C'est le genre, idiot!" (“It’s the genre, stupid!” ) (*)



Décidément, quitte à aborder le sujet je préfère la "défense" de Paolo Rodari: Dialogue inter-culturel, dialogue inter-religieux

(*) Note


Mon amie Catherine éclaire pour nous l'argot de la politique américaine auquel renvoie l'expression "It's the genre, stupid".
Merci à elle!
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"It's the economy, stupid" est une phrase largement utilisée dans la campagne de Bill Clinton contre George Bush père, d'où Clinton était ressorti vainqueur. Au début, Bush était considéré comme imbattable à cause des événements de politique étrangère comme la fin de la guerre froide et la première guerre du Golfe. Cette phrase, martelée par un responsable de la campagne de Clinton, indiquait que Clinton était un meilleur choix car G. Bush ne s'était pas suffisamment attelé à l'économie, laquelle venait de subir une récession. Elle est devenue un slogan de campagne.

Cette phrase est souvent reprise aux Etats-Unis, où elle fait partie de la culture politique, et elle fréquemment détournée en remplaçant économie par un autre nom.

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