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QUAND LE TOUR S'ARRÊTE À LOURDES, 63 ANS APRÈS
 

La geste du Tour de France, à travers l'histoire d'un champion italien hors du commun, animé par la foi "capable de soulever des montagnes", Gino Bartali, vainqueur en 1948. Un article magnifique, dans la Bussola (15/7/2011)

-> Voir aussi: Le Tour de France fait étape à Lourdes




 

Coppi et Bartali Le fameux épisode de la gourde, dans les Alpes.

 

Lourdes et le miracle de Gino Bartali
Antonio Giuliano
14/07/2011
www.labussolaquotidiana.it/...
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Le Tour de France revient à Lourdes et qui sait s'il n'y aura pas une fois encore une étape providentielle. Compte tenu des nombreuses chutes qui ont entaché cette édition de la grande course cycliste à étapes, cela ressemblerait presque un à détour forcé de dernière minute. En réalité, les organisateurs avaient mis depuis longtemps cet «hommage» au programme.
Le 15 Juillet, la caravane des coureurs arrivera dans la petite ville transalpine célèbre pour des apparitions de Notre Dame à la jeune Bernadette Soubirous. ...

En fait, dans son histoire, le Tour n'est arrivé qu'une seule fois ici et ce n'est pas un hasard s'il s'est agi d'un événement qui a laissé sa marque.

Le vainqueur, et il n'y a que lui qui pouvait le faire, Gino "Il pio" Bartali (1914-2000), «le Pieux», comme les Français l'avaient surnommé, pour sa foi de roc dont, avec fierté, il ne fit jamais mystère. Et ce fut un succès d'une haute valeur symbolique dans un Tour qui eut une incidence non négligeable sur l'histoire de notre pays.
Bartali était arrivé au sommet d'une carrière étonnante et d'un palmarès déjà extraordinaire: la victoire, entre autres, de 3 "Giri" d'Italie (1936, 1937 et 1946) et d'un Tour en 1938. Seule la guerre freina son butin. En plus, bien sûr, des duels légendaires avec Fausto Coppi, le "Campionissimo", dans une rivalité qui divisait l'Italie.

CeTour 1948 (avec Coppi resté à la maison par choix personnel) se présentait plus difficile que prévu. Malgré la conquête du maillot jaune dès la première étape, Bartali rencontra sur sa route l'étoile montante du cyclisme français, Louison Bobet. Notre champion s'imposa encore à Lourdes et Toulouse, mais à la mi-Tour, il accusait déjà un retard de plus de 20 minutes sur le transalpin. Et de nombreux journalistes italiens commençaient à s'en aller. "C'était un moment très difficile - se souvient Andrea Bartali, soixante-dix ans, le fils aîné du champion -. Mon père pensait que c'était à cause de lui, pour son retard au classement, il était déjà considéré comme vieux, il avait en effet 34 ans. En réalité, il s'est par la suite rendu compte que les journalistes s'en allaient parce qu'en Italie il y avait un grand chaos.. "

C'était le 14 Juillet, il y a exactement 63 ans. Et ce jour-là, le leader du Parti communiste, Palmiro Togliatti, fut grièvement blessé dans un attentat. Il devait s'ensuivre des journées d'affrontements et d'arrestations, avec 20 morts et 200 blessés. Le pays, déjà éprouvé par les élections explosives de 48, qui avaient sanctionné la victoire écrasante de la Démocratie Chrétienne de De Gasperi sur le Front Populaire des socialo-communiste, semblait vraiment au bord de la guerre civile. "Mon père essaya d'entrer en contact avec nous - explique Andrea Bartali - il était très inquiet. Mais le soir du 14 Juillet lui parvint l'appel de De Gasperi, venu lui demander de gagner le Tour pour calmer les eaux. Ils se tutoyaient parce que tous les deux avaient servi dans l'Action catholique. Sur le papier, c'était vraiment une entreprise désespérée pour mon père, de revenir au classement".

Pourtant "Ginettaccio" (ndt: diminutif pour Gino) surprit tout le monde à sa manière, en survolant les Alpes et réussissant des échappées épiques. Il remporta un Tour de Guinness (seul cycliste à avoir gagné deux Tours à 10 ans d'intervalle, un record qui lui valut le surnom de "Intramontabile" - impérissable) et rasséréna le climat italien. De façon incroyable, les féroces manifestations de protestation se transformèrent en cortèges de jubilation pour sa victoire. A propos de cette année si difficile, marquée par la dure compétition électorale, Giovanni Guareschi (ndt: l'auteur de Don Camillo) aurait dit: "Nous avons été sauvés par Don Camillo et Bartali".
Mais les mérites du champion toscan émergent également du beau livre réédité récemment: "Loué soit Bartoli: idéologie, culture et mythes du sport catholique" le (1936-1948) par Stephen Pivato.

A coup sûr, le tumulte fut général: "Andreotti (Giulio Andreotti, homme politique italien né en 1919, accessoirement directeur de la revue "30 giorni") - explique Andrea Bartali - m'a dit que le jour où mon père reprit le maillot jaune, tous les députés, droite, centre et gauche, dès que la nouvelle arriva, se levèrent et applaudirent longuement. Ce n'est que des années plus tard que mon père réalisera à quel point son entreprise avait été importante. Pourtant, il lui resta un malaise pour le traitement qu'il reçut: "J'ai sauvé l'Italie - nous confia-t-il - mais l'Etat m'a montré très peu de gratitude". En effet, à son retour il fut reçu par des politiciens qui lui dirent qu'ils étaient prêts à lui donner n'importe quoi, même une coupe d'or ... Mais lui, qui finit avec une misérable retraite, avait seulement demandé à être exempté de certains impôts. Et cela ne lui fut pas accordé. Il en fut peiné, et ne voulut plus rien savoir. La vérité est que c'était un homme peu commode, tout d'une pièce, ce n'était un fin diplomate. C'était un bougon. Mais je ne l'ai jamais entendu dire un gros mot, et il n'a jamais parlé mal de personne. "

- Pas même de Coppi?
"Non, absolument pas. Bien sûr, il n'approuvait pas sa liaison avec la «Dame Blanche». Ils avaient deux conceptions différentes de la vie. En dehors des courses, ils s'estimaient beaucoup, même s'ils ne se fréquentaient pas. Mais, évidemment, dans les courses, tous les deux avaient envie de gagner. Pour mon père, le respect de l'adversaire était sacré. Il y a encore débat sur qui a passé le bidon dans cette fameuse photo (voir plus haut) ... En fait je sais que plusieurs fois, ils se le sont passé, dans d'autres courses. Dans les moments de difficulté, ils s'aidaient. Bien sûr, mon père était un homme d'une foi profonde. "

Curzio Malaparte a écrit: "Bartali possède la foi ingénue et profonde des toreros espagnols. Chaque fois, avant de défier le taureau, il s'agenouille et prie. Chaque fois, après avoir tué l'étape, il s'agenouille et prie pour remercier Dieu de lui avoir accordé la victoire".
"Oui - admet son fils Andrea - Mon père n'a jamais caché sa religiosité. Loin de là. Il avait voulu à tout prix devenir carmélite tertiaire (et la cape typique, il a voulu l'emporter avec lui dans la tombe). Il avait une dévotion pour Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus, qu'il avait découverte, après la mort tragique de son frère dans un accident. Mais il avait aussi une vénération particulière pour Notre Dame de Lourdes. C'est pourquoi la victoire de 1948 eut une valeur particulière pour lui et qu'il lui donna une charge pas comme les autres. Ce jour-là, les fleurs qu'il reçut sur le podium, il ne les donna aux tifosi, mais il les apporta ensuite à la grotte. Il y allait tous les ans quand il passait par là. Et il nous emmena plusieurs fois, nous la famille. Je me souviens encore des souvenirs qu'il me rapportait quand j'étais au lycée .... " En vérité, Coppi lui-même, à qui on voulut à tout prix faire porter le maillot rouge laïque, était croyant et il semble que le «Airone» (héron: surnom donné à Coppi) se réfugiait souvent au Sanctuaire de Lourdes .
Mais Bartali était vraiment un fidèle irréprochable: "Et Pacelli - assure son fils Andrea - était un de ses grands tifosi'. En fait, il le reçut dans une audience après le Tour de 48 pour le féliciter personnellement (voir ici: benoit-et-moi.fr/2011-I/.. ). Il s'était déjà senti vraiment honoré quand Pie XII, de sa fenêtre de la Place Saint-Pierre lors d'un rassemblement de l'Action catholique, avait cité son nom comme exemple d'un homme attaché à la foi et à la famille. Et encore plus quand Pie XII lui avait demandé de s'inscrire à la DC et de participer aux élections. Par ailleurs, il était déjà ami de De Gasperi et de Luigi Gedda (qui le cite souvent lui dans ses Mémoires). Il y réfléchit, puis répondit: "Dire non au pape, c'est comme dire non à Dieu Tout-Puissant, mais je dois refuser par respect pour certains de mes tifosi".

Et maintenant je comprends pourquoi Guareschi écrivit dans une inédit que Peppone lui-même était un tifoso...

Pour Bartali, le vélo était presque une vocation monastique. Dans cet esprit, il a sauvé 800 Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Une opération exceptionnelle qui n'est venue à la lumière que très récemment, grâce au livre d'un jeune coureur érudit Paul Alberati: Gino Bartali. "Mille diables au corps" (Giunti, 2010). "Mon père - avoue Andrea - voulait garder cette histoire secrète. Il me répétait: "Le bien, on le fait, on ne le dit pas. Et certaines médailles s'accrochent à l'âme, pas à la veste". Aucun d'entre nous, même pas ma mère, ne savait qu'il faisait 380 km en une journée entre Florence et Assise, pour apporter aux franciscains et aux clarisses des papiers de Juifs à falsifier. A la demande du cardinal Dalla Costa de Florence, il était prêt à sauter sur le vélo à tout moment et à aller partout: photos et documents étaient soigneusement cachés sous la selle ou à l'intérieur du guidon. Récemment, un avocat de Florence, Renzo Ventura, m'a dit qu'il devait la vie à mon père, ayant retrouvé le journal intime de sa mère dans lequel Gino Bartali était mentionné explicitement comme un sauveur.
"Avec des preuves comme celle-ci, l'Etat d'Israël est prêt à lui accorder la plus haute distinction: un arbre en son honneur dans le Jardin des Justes à Yad Vashem, le mémorial des victimes de l'Holocauste".
Il risqua souvent - admet Andrea - il avait fini par se trouver dans le collimateur de la police fasciste. Mon père détestait Mussolini parce qu'il voulait à tout prix lui imposer ses programmes. Une fois, apportant des documents à Gênes, il s'arrêta au monastère de Farnera a Luca, où peu de temps après, en 1944, les Nazis ont massacré des civils et des Chartreux. Une fois, ayant laissé son vélo dans un coin, il le retrouva brisé: ils pensaient que c'était une arme , à cause de sa couleur vert-lézard. Un acte sacrilège pour lui, pour qui le vélo était comme une personne, il lui parlait, même ... Mais il ne perdit pas courage. Et il continua impertubablement à pédaler. Sœur Eleonora, une clarisse du couvent de San Quirico d'Assise, 96 ans aujourd'hui, s'en souvient très bien".

Il s'aventurait sur les routes secondaires et de montagne pour des centaines de km, comme soutenu par une main invisible et avec la même détermination avec laquelle il sprinta à Lourdes, en ce Tour de France de 48. Et c'est vraiment singulier que le Tour repasse par Lourdes, autour du 14 Juillet, la fête nationale française, qui commémore la prise de la Bastille. Mais cet endroit parle d'une autre révolution. Celle d'une foi prodigieuse qui peut déplacer des montagnes ou les chevaucher sur les pédales, comme Bartali.




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