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SEUL UN PAPE PEUT NOUS SAUVER
 

L'hommage de l'"athée dévot" Giuliano Ferrara, au grand discours du Bundestag, sur la raison et la politique en Occident (24/98/2011)




 



 

Pratiquement pas un mot, dans les medias français, en particulier audiovisuels - ceux qui atteignent les gens - sur le discours du Saint-Père au Bundestag. Sans doute parce que les habituels mots-clés en étaient absents. Et, encore plus vraisemblablement, parce qu'une réflexion de ce niveau dépasse de très loin les limites de leur horizon intellectuel, et de celui, supposé, de leurs lecteurs.
Honte à eux!
Nous devons donc nous rabattre sur la presse étrangère.
Massimo Introvigne, sur la Bussola, a fait comme d'habitude un commentaire au plus près du texte (La politique sans Dieu, c'est une bande de brigands).
Carlota a traduit la page lumineuse de José-Luis Restàn (Berlin, ville ouverte ).
Je guette (plus difficilement!) la presse allemande.
Et voici le commentaire de Giuliano Ferrara (Il Foglio) dont le qualificatif auto-attribué d'"athée dévot" fait hurler les catholiques progressistes. Pas moi.

Texte en italien. Ma traduction. (Le discours du Pape est à lire ici: http://www.vatican.va/)




Seul un pape peut nous sauver.

Un grand discours, mais pas minimaliste, sur la raison et la politique en Occident.
Depuis un certain temps, Benoît XVI, régnant avec une ardente intelligence et une malice millénaire sur l'Église catholique, parlait de Dieu, et invitait à prier et à expier les péchés personnels de l'Église.
Le Ratzinger théologico-politique, celui des grandes batailles de la culture et du discours de Ratisbonne, semblait s'être plongé dans les eaux profondes de la seule foi. Il faisait, notre Pape bien-aimé, ce qu'ont fait les Jésuites au début du XVIIe siècle, sous la prévôté d'Acquaviva [ndt: Claudio Acquaviva (1543-1615) Jésuite italien élu en 1581 le cinquième Supérieur général de la Compagnie de Jésus qu'il dirigea jusqu’à sa mort. Il est le premier supérieur général italien. Pendant son mandat, les effectifs de la Compagnie passèrent de 5 000 à 13 000], génial Abruzzais, fils du duc d'Atri, qui tenta de reconstituer 'in interiore homine' [ndt: Saint Augustin a dit "Noli foras ire, in te ipsum redi, in interiore homine habitat veritas"- Ne va pas à l'extérieur, rentre en toi-même: c'est au fond de l'homme que réside la vérité] et avec de nouvelles règles éducatives et de prière, la spiritualité de l'ordre qui était contestée par le contact multiforme avec le monde, après la tempête luthérienne et le drame vécu par le moine augustinien [ndt: Martin Luther (1483-1546)] qui avait brisé l'unité du christianisme occidental, avec son terrible génie religieux et sa grandiose hérésie chargée de modernisme.

Hier, dans le splendide discours au Bundestag , le parlement de sa patrie, est réapparu dans une lumière claire, douce et brillante - la lumière de l'intelligence et de la raison - ce formidable professeur Ratzinger qui a été élu pour guider l'Eglise de Rome sur une plateforme de lutte intellectuelle et éthique contre la dérive relativiste et nihiliste venue de l'Occident moderne. Que seul un Pape peut sauver (autrement que le dieu obscur de Martin Heidegger).
Benoît XVI a surpris tout le monde. Pas d'élan pastoral d'inspiration minimaliste, aucune catéchèse ordinaire, mais à la place, un rappel clair, énergique, et extraordinaire de la substance de ce qui est politique et public, et de la question philosophico-juridique autour de la façon de faire le bien, de mener une vie juste, de conduire des gouvernements et des états justes, de faire des lois justes dans un monde qui ne dépend plus de la tradition, de l'autorité intrinsèque de la foi, mais de la démocratie majoritaire.

Dans l'exorde scripturaire, il y avait déjà tout. Le roi Salomon demande à Dieu un cœur docile et la capacité de distinguer le bien du mal. Et il n'y aurait rien à ajouter. Mais cette question à la fois suave et fatale, est ensuite déroulée par Benoît sous la forme d'une grande leçon philosophique, historique et théologique sur la fondation, ou plutôt sur les fondements politiques de notre culture et de notre idée de liberté, d'humanité, de nature et de raison. Les géants usent de mots simples et de concepts accessibles à tous, ils ne sont pas ésotériques (ndt: au sens "réservés aux initiiés"), ils parlent au centre fort et réaliste de l'intelligence humaine. Tout comme l'a fait le pape, s'adressant aux Damen und Herren du Bundestag. Évitant les polémiques, et caressant la vérité comme un enfant le ferait avec un jouet de Nuremberg [ndt: Nuremberg est connue comme "la ville du jouet", il s'y tient tous les ans, en Février, le salon mondial du jouet]. Benoît XVI sied à l'Allemagne comme Jean-Paul II convenait à la Pologne.
Le discours est ici , on doit le lire dans sa version intégrale, et sa signification est sans ambiguïté. Ce n'est pas un discours qu'il est possible de détourner par des sophismes et des polémiques. Si nous sommes libres, si nous sommes dans un monde laïc, si nous sommes maîtres de notre destin, c'est parce que nous sommes chrétiens.

Le christianisme n'a pas imposé la Révélation comme une loi, ce n'est pas la charia, ce n'est pas un espace mythique pour des dieux querelleurs. A la base des droits humains (ndt: j'hésite à traduire par "droits de l'Homme", trop connoté), des réalisations des Lumières, de l'idée moderne même de conscience, il y a le choix chrétien et catholique en faveur de la loi naturelle et de la loi de la raison, il y a le parcours historique enraciné dans les vérités écrites par saint Paul dans la Lettre aux Romains, dans Augustin d'Hippone et dans la culture des Pères de l'Église. La preuve est per tabulas (ndt: locution latine qui signifie "à travers les écrits"), granitique au sens logique, mais jamais sourcilleuse, culminant dans la contestation argumentée d'une conception positiviste du droit, celui du grand juriste Hans Kelsen, qui ne parvient pas à trouver le chemin de la vraie justice, quand il théorise que chaque règle correspond à une volonté, et exclut de la volonté, la mystérieuse volonté de Dieu, d'un Spiritus Creator (1). Même ceux qui n'ont pas la foi comprennent que l'origine du tout ce que nous sommes est mystérieuse, que quelque chose d'inconnaissable est à la base de ce qui est, et que sans la reconnaissance de l'être des choses, la pensée et le monde s'écroulent en un délire du sujet qui se fait le créateur du monde, le portant à une destruction certaine.

Le Pape a fait une référence délicate et savoureuse à l'écologie, dans la terre d'origine du phénomène des Verts, et a ajouté, avec un esprit espiègle, que l'écologie est d'abord et avant tout l'écologie humaine.
Il n'y avait pas besoin de parler d'avortement, de sexualité, d'amour, profane, de coutumes et traditions de l'occident postmodernisme , pour être clair et sans détour. L'Église est beaucoup de choses, bien sûr, et sa fonction ou sa vie communautaire comme corps mystique du Christ dépasse d'un coup, qu'elle soit majoritaire ou minoritaire parmi les hommes et les femmes importe peu, toute autre fonction. Mais Benoît XVI a rappelé à un grand et puissant pays de la vieille Europe, qui a dans son passé la tragédie et la culpabilité du plus tragique totalitarisme de l'histoire, que les chrétiens sont, dans leur totalité agissante, une grande agence de la culture humaine capable de contrer tout totalitarisme, y compris relativiste et nihiliste, en engageant dans l'espace public leur conscience théologique, philosophique et politique.
L'Osservatore Romano avait prédit qu'il allait rencontrer les gens pour parler de Dieu". Et en un sens, c'est que le Pape a fait en Allemagne. Mais au Bundestag, il a parlé de l'homme. Tout compte fait, Dieu sait ce qu'il en est. C'est l'homme qui est devenu un mystère retentissant et parfois obscur. Surtout pour lui-même.

* * *

(1) Discours du Pape:
Revenons aux concepts fondamentaux de nature et de raison d’où nous étions partis. Le grand théoricien du positivisme juridique, Kelsen, à l’âge de 84 ans – en 1965 – abandonna le dualisme d’être et de devoir être. (Cela me console qu’avec 84 ans, on puisse encore penser correctement!) Il avait dit auparavant que les normes peuvent découler seulement de la volonté. En conséquence, la nature pourrait renfermer en elle des normes seulement -ajouta-t-il- si une volonté avait mis en elle ces normes. D’autre part disait-il, cela présupposerait un Dieu créateur, dont la volonté s’est introduite dans la nature. «Discuter sur la vérité de cette foi est une chose absolument vaine», note-t-il à ce sujet. L’est-ce vraiment? – voudrais-je demander. Est-ce vraiment privé de sens de réfléchir pour savoir si la raison objective qui se manifeste dans la nature ne suppose pas une Raison créatrice, un Creator Spiritus?




Correction fraternelle | 23 septembre: une journée de discours