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NoŽl Les collages de Gloria Bénin Blasphème au théâtre Indignés Assise Allemagne (suite) 2011: L'Année BenoÓt

Pour qu'Il règne

Jean Ousset

Autoportrait, 1973 (CESNUR)

Un long (et magnifique) article de Massimo Introvigne sur l'oeuvre majeure et d'une grande actualité d'un intellectuel catholique français du siècle dernier, Jean Ousset (que je découvre grâce à lui), dont le sujet est la Royauté sociale de Jésus-Christ (12/10/2011)

J'aime beaucoup Massimo Introvigne - et c'est à Benoît XVI que je dois de le connaître. Il est l'une des rares personnes à publier très régulièrement sur internet (en particulier sur La Bussola, qu'il illumine littéralement de ses contributions sur le magistère de Benoît XVI), dont on peut dire qu'après avoir lu un article de lui, on est plus intelligent et meilleur qu'avant!! Il vous pousse vers le haut! C'est assez rare pour être noté.

Cet article a été publié il y presque un mois, et je l'avais mis de côté en me disant que je trouverais bien un moment pour le traduire. Le tableau qui est fait ici des trois catégories du naturalisme et de ses expressions, évoque irrésistiblement pour moi (mais c'est réducteur) ce qui se passe autour de nous juste en ce moment, précisément en France.
Je ne mets pas de notes, il n'y en a pas besoin, je laisse les lecteurs faire leurs propres recherches sur les noms cités.
Je me suis juste permis de surligner certains passages en gras.

Un long article de Massimo Introvigne (traduit en français) sur Jean Ousset, est à lire ici: http://www.cesnur.org/..

Le retour d'un grand texte de Jean Ousset
Massimo Introvigne, La Bussola
17/09/2011
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La maison d'édition française historique Dominique Martin Morin semblait menacée de disparition, mais elle continue au contraire à fonctionner après le transfert de Bouère (Mayenne) à Poitiers. Elle a ainsi rendu à nouveau disponible dans son catalogue "Pour qu'Il règne" , l'oeuvre fondamentale de Jean Ousset (1914-1994), imprimée la dernière fois en 1998 et dont la première édition remonte à 1959. L'opportunité nouvelle de retrouver une oeuvre qui semblait impossible à trouver est une bonne nouvelle. Le livre reste en effet l'œuvre majeure produite par l'école contre-révolutionnaire en France au XXe siècle.
L'école contre-révolutionnairee tire son nom de l'opposition à la Révolution française, mais ce n'est pas une école «nostalgique» de 1788 - on sait bien que si on revenait à 1788, un an plus tard, on serait... en 1789 - elle développe plutôt une critique d'un processus d'éloignement de la vérité catholique qui a des origines bien plus reculées, et qu'il appelle justement «révolution». Jean Ousset et son association La Cité Catholique - qui a ensuite continué sous une autre forme - ont continué cette école, en France et ailleurs, durant une grande partie du siècle dernier.

Oeuvre immense, "Pour qu'Il règne" peut difficilement être résumée. Il n'est toutefois pas impossible d'en mettre en évidence une architecture.
Le point de départ du texte est la doctrine de la royauté sociale de Jésus-Christ. Comme l'Alpha et l'Omega, le début et la fin de la création, le Christ est Roi de l'univers. Cette souveraineté s'exerce non seulement sur les cœurs, mais aussi sur les nations. Ousset consacre un chapitre entier à l'exégèse de l'affirmation de Jésus-Christ, selon laquelle «mon royaume n'est pas de ce monde»(Jn 18, 36), expliquant que la phrase signifie que c'est un royaume qui n'est pas né de ce monde , « il ne provient pas de ce monde», selon une formule qu'il reprend du cardinal Louis-Edouard-François-Désiré Pie (1815-1880). Toutefois, le royaume de Jésus-Christ s'exerce sur ce monde, et «la formule ne signifie en aucune façon que Jésus refuse de reconnaître à Sa Souveraineté le caractère de Royauté sociale».

Dès lors que le Royaume de Jésus-Christ est le royaume de la vérité - le Maître l'explique à Pilate, justement après lui avoir dit que son royaume n'est pas «de ce monde» - le libéralisme relativiste, qui nie l'existence de la vérité, a son début symbolique dans la réplique suivante du procurateur romain, «Qu'est-ce que la vérité?» (Jn 18, 38). Du libéralisme dérive le laïcisme, c'est-à-dire la séparation entre religion et politique. Le contraire du laïcisme n'est pas la confusion entre politique et religion, également réprouvée par l'Église, mais la distinction entre les deux sphères, permettant leur collaboration féconde. Dans le domaine social, l'Eglise énonce des principes moraux qui - bien qu'ils s'appliquent aussi à la vie de la société et à la politique et pas seulement à la moralité individuelle - sont obligatoires pour tous les catholiques. Par exemple, ceux-ci ne doivent pas seulement renoncer au divorce dans leur vie personnelle, mais ils doivent aussi être opoosés aux lois qui reconnaissent et encouragent le divorce.

La doctrine sociale de l'Église énonce également les principes généraux, si souvent répétés qu'un catholique ne pourrait s'en écarter sans risque grave pour sa fidélité aux Papes et du Magistère. Mais «les détails pratiques, le soin journalier des affaires publiques, l'adaptation des principes éternels de la sagesse politique aux différentes conditions d'époque et de lieu» sont au contraire laissés par le Magistère lui-même à la responsabilité des laïcs catholiques. Des laïcs, et non pas des prêtres: «le laïc, en un sens, est plus directement concerné par le développement de la royauté sociale de Notre Seigneur Jésus-Christ et cela dans la mesure même où il est plus que le prêtre, impliqué dans l'ordre temporel, dans l'ordre civil, dans l'ordre séculier, plus impliqué dans les choses sociales, plus directement impliqué dans les questions politiques ...»
En rappelant que les prêtres enseignent la morale sociale, mais laissent aux laïcs le choix de la façon de l'appliquer dans les situations politiques contingentes, on évite les écueils à la fois du laïcisme et du cléricalisme. Il faut noter que ces idées sont exprimées par Ousset avant 'Apostolicam actuositatem' du Concile Vatican II, dont elles anticipent un thème essentiel.

Si ceci est la «thèse», pour Ousset dans l'histoire concrète des hommes, il faut s'occuper de l'«hypothèse», c'est à dire des conditions concrètes qui empêchent parfois la réalisation de la thèse dans son intégralité. Il n'est pas toujours illégitime de se contenter d'une réalisation partielle: à condition que, dans ce cas aussi, la thèse de la royauté sociale soit constamment répétée dans son intégralité.

Le régime de l'hypothèse est déterminé en Occident par la présence dominante du naturalisme , qui se présente selon Ousset en trois degrés ou catégories.

Le naturalisme de la première catégorie « nie jusqu'à l'existence du surnaturel, [...] l'exclut ouvertement en le considérant comme une folie, une absurdité, ou au moins une chose qui, si elle existe, est inconnaissable».
Celui de la deuxième catégorie «à la rigueur, ne nie pas l'existence du surnaturel, mais refuse d'en reconnaître la primauté»: le surnaturel existe, mais l'homme cultivé, supérieur, et «philosophe» est capable de faire sans, ou du moins peut ne pas se lier au surnaturel tel que présenté par une religion particulière, dès lors que ses outils philosophiques - ou l'«ésotérisme» - lui permettent de saisir le fonds commun de tout.
Enfin, le naturalisme de la troisième catégorie reconnaît l'existence et en théorie même la primauté du surnaturel, mais il pense que c'est une «matière optionnelle» dont, dans le contexte de la société moderne, en particulier dans les domaines politique et social, on peut légitimement ne pas tenir compte, évitant ainsi les divisions et les controverses qui seraient essentiellement nuisibles.

Le naturalisme en action, pour Ousset, s'appelle Révolution , un terme qui - selon justement l'enseignement de l'école contre-révolutionnaire - ne fait pas référence à un événement unique, mais à un processus pluriséculaire. «La Révolution est satanique», à la fois dans le sens où le 'non serviam' des anges rebelles est le type de toute révolution - de sorte que «la référence à Lucifer est indispensable» - et dans le sens que Satan, «le premier révolutionnaire», poursuit son action dans l'histoire grâce à une «contre-Eglise». Il ne s'agit pas de messes noires ou de phénomènes extraordinaires, mais de «l'action très ordinaire, et pour ainsi dire continue de l'enfer parmi nous. Satanisme authentique, mais sans odeur de soufre ou apparitions de diables cornus».

- Au naturalisme de la première catégorie correspondent les «troupes régulières» de la Révolution : conventicules
(ndt: "petite assemblée, réunion généralement secrète, illicite ou séditieuse, où l'on complote" ) qui visent explicitement à la subversion de l'environnement naturel et chrétien. Ce n'est pas seulement les francs-maçons, dont "Pour qu'Il règne" traite par ailleurs abondamment. L'ample cadre décrit par Ousset part des mouvements gnostiques contre lesquels ont lutté les Pères de l'Église et déjà les apôtres; il se poursuit avec les manichéens, les Cathares, les Albigeois; il fait allusion aux influences de la Kabbale juive dans la formation de conventicules hétérodoxes qui au XVIIe siècle agitaient la bannière des Rose-Croix; il étudie les liens entre le mouvement qui prend son nom du mythe de la Rose-Croix et la naissance de la Franc-Maçonnerie.

Si le détail historiographique, plus de cinquante ans après la première édition de "Pour qu'Il règne", peut parfois paraître dépassé par des études ultérieures, le cadre d'ensemble ne manque pas de garder une certaine cohérence. Ousset ne cède pas aux attitudes «conspirationistes», ni n'imagine une «grande main» unique derrière l'ensemble du processus révolutionnaire: on doit éviter - écrit-il - de se faire une idée trop simple, qui finirait par bénéficier aux sectes, d'une unité inexistante de leur entente et de leur action. Si la contre-Église est une, elle est aussi multiple et terriblement fractionnée».

L'action de la contre-Église dans l'histoire de l'Occident vise à détruire cette imparfaite mais non imaginaire construction de la Royauté sociale de Jésus-Christ que fut la civilisation chrétienne du Moyen Age, à travers trois étapes fondamentales: la Réforme, la Révolution française et le laïcisme du XIXe siècle, qui comprend le socialisme et prépare le communisme.
La reconstruction de ces étapes par Ousset suit - et met en forme - un patrimoine commun de lecture de l'histoire qui était depuis longtemps affirmé dans l'école contre-révolutionnaire. Un des points de référence de Ousset - avec Mgr Henri Delassus (1836-1921) - est ici Mgr Jean-Joseph Gaume (1802-1879), également utilisé pour rappeler à chaque fois que l'auteur l'estime nécessaire, que tandis que l'on examine les passages sans fin du processus révolutionnaire, on ne doit jamais perdre de vue son unité.

"Pour qu'Il règne" reprend de Mgr Gaume ce passage éloquent sur la Révolution :
«Si, arrachant son masque, vous lui posiez la question: «Qui es-tu», elle vous répondrait: « Je ne suis pas celle que l'on croit. Beaucoup parlent de moi, mais très peu me connaissent. Je ne suis ni le carbonarisme conspirant dans l'ombre, ni la motion qui gronde dans les rues, ni le changement de la monarchie à la république, ni le remplacement d'une dynastie par une autre, ni l'interruption momentanée de l'ordre public. Je ne suis ni les hurlements des Jacobins, ni la fureur des Montagnards, ni le combat des barricades, ni le saccage, ni l'incendie, ni la réforme agraire, ni la guillotine, ni les noyades [allusion aux prêtres massacrés par noyade à Nantes pendant la Révolution française]. Je ne suis ni Marat ni Robespierre ni Babeuf ni Mazzini ni Kossuth. Ces hommes sont mes enfants, ils ne sont pas moi. Ces choses sont mes oeuvres, elles ne sont pas moi. Ces hommes et ces choses sont des faits passagers; mais je suis un état permanent. Je suis la haine de tout ordre religieux et social que l'homme n'a pas lui-même créé et dans lequel il n'est pas roi et Dieu en même temps. Je suis la proclamation des droits de l'homme contre les droits de Dieu. Je suis le fondateur d'un état religieux et social fondé sur la volonté de l'homme plutôt que sur la volonté de Dieu. Je suis Dieu détrôné et l'homme à sa place. C'est pourquoi je m'appelle la Révolution, qui signifie renversement».

- Au naturalisme de la seconde catégorie correspond ce qu'Ousset appelle la «cinquième colonne» de la Révolution, c'est-à-dire le progressisme au sein de l'Eglise. A chaque phase de la Révolution correspond une phase spécifique du progressisme: à la Réforme, le jansénisme et le gallicanisme; à la Révolution française, le catholicisme libéral; au processus qui va de sécularisation du XIXe siècle au socialisme et au communisme, le modernisme - avec sa déclinaison sociale spécifique, le mouvement politique catholique-démocrate et moderniste dit du Sillon - et les fléchissements doctrinaux et en actes de théologiens et d'hommes d'Eglise face aux forces socialistes et communistes.

- Au naturalisme de la troisième catégorie correspondent «nos propres abandons et notre complicité» : la foi timide, le langage équivoque, le compromis qui se déguise en prudence, les collaborations ambiguës. Ici Ousset aborde la question très délicate de la collaboration avec les non-croyants qui se disent respectueux de la cause de l'Eglise. Une certaine collaboration, affirme-t-il, est possible. Ousset reprend une métaphore du jésuite Pedro Descoqs (1877-1946): «Supposons que deux groupes d'hommes, l'un de croyant et l'autres de non-croyants, se mettent d'accord pour porter les éléments lourds d'un échafaudage sur le parvis de Notre-Dame. Le premier groupe à l'intention de construire l'échafaudage pour la restauration de la façade. Le second veut construire l'échafaudage, mais l'utiliser pour mettre le feu à l'église. Les deux groupes sembleraient d'accord sur le résultat immédiat: apporter les morceaux de bois devant la cathédrale. Mais les intentions et les buts des uns et des autres sont contradictoires. Leur connubium est donc tout simplement immoral et doit donc être condamné sans réserve. Mais supposons au contraire que ces deux groupes aient prévu de transporter les éléments de l'échafaudage, et veuillent tous les deux s'en servir pour restaurer la façade de l'église. Le premier, c'est vrai, par esprit de foi et pour honorer Dieu, tandis que le second veut simplement préserver une merveille artistique et un héritage de la vieille France. Bien qu'elle soit moins élevée, cette deuxième intention n'est en rien immorale. On ne voit donc pas où seraient l'injustice et l'immoralité chez les catholiques qui collaboreraient avec le second groupe en vue du même résultat pratique à obtenir, transporter les éléments sur la place de Notre-Dame, puisque les uns et les autres chercheent à coopérer dans la même bonne action».

Que celui qui a des oreilles pour entendre entende, mais Ousset ne s'arrête pas là. Il ajoute qu '«un catholique ne pourra jamais accepter que l'Eglise soit présentée seulement comme un outil au service du bien social ou national» (p. 380). Et il exprime de gros doutes sur la possibilité réelle d'unir les ennemis de la Révolution autour de la nation et du bien commun sans reconnaître dans l'Eglise la gardienne pluriséculaire de ce bien.

On dira - et des critiques souligneront ce point - que toute l'immense fresque de la Révolution présuppose que ce qui a été détruit par le processus révolutionnaire, c'est-à-dire la chrétienté médiévale, méritait d'être conservée, alors que c'est justement ce que les libéraux nient, soulignant que le Moyen Age aussi était plein de pécheurs et d'injustice. Oui, répond Ousset, mais «ceux qui pour excuser les désordres de notre temps - comme l'a dit péremptoirement Louis de Bonald [1754-1840] - recherchent des exemples de désordre dans le passé, oublient que le désordre était alors dans l'administrationet les moeurs , alors qu'aujourd'hui il est dans les lois, et qu'il n'y pas de désordre vraiment durable s'il n'est pas consacré par la loi » (p. 407).

La troisième partie de "Pour qu'Il règne" vise à répondre à une autre objection : désormais la Révolution a gagné, et il n'y a plus rien à faire. Il s'agit d'une série de méditations d'une profonde spiritualité qui contemplent, respectivement, la Croix, Jésus-Christ comme homme de douleur, le mystère de l'Église et les béatitudes évangéliques. A travers ces méditations - qui sont une partie intégrante de l'ouvrage - Ousset entend convaincre le lecteur qu'il n'a ni le devoir ni le droit de désespérer. L'énorme machine mise en branle par la Révolution a échoué à détruire l'Eglise, parce qu'elle est divine. Le texte combat aussi la tentation spiritualiste de compter sur l'intervention miraculeuse du Ciel ou de recourir seulement à la prière. Ousset rappelle les paroles de sainte Jeanne d'Arc (1412-1431): «Les hommes d'armes combattront et Dieu donnera la victoire»."





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