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Tactique du diable

Retour sur le recueil de lettres du vieux démon Screwtape à son "neveu affectionné" Wormwood, écrit en 1942 par l'écrivain irlandais chrétien C.S. Lewis. A savourer lettre après lettre, et à garder comme livre de chevet.(4/11/2011)

Tactique du diable, ed Empreinte temps présent.

J'avais signalé la re-sortie en France du livre "Tactique du diable", ecrit en 1942 par C.S. Lewis.
Il mérite de devenir un livre de chevet (cf. benoit-et-moi.fr/ete2011/).

Tout au plus pourrais-je lui reprocher (!) de me renvoyer un portrait de moi pas vraiment flatteur! Car à ma grande surprise (et à ma confusion), il m'arrive de me reconnaître dans l'humain que Screwtape confie aux "bons" soins de son "démon gardien" de neveu.
Il faut dire qu'il épingle aussi des comportements qui ne sont pas les miens (enfin, je crois...). Comme par exemple (page 37) ceci:

Tu peux faire ce que tu veux, il y aura toujours un mélange de bienveillance et de malveillance dans 1'âme de ton protégé. L'essentiel est de diriger toute sa malveillance contre ses voisins les plus proches, ceux qu'il rencontre chaque jour, et de l'amener à montrer de la bienveillance aux gens qui vivent à l'autre bout du monde et qu'il ne connait guère. Sa malveillance en sera d'autant plus réelle et sa bienveillance d'autant plus illusoire.

Comme quoi le diable est là où on l'attend le moins, dans les situations les plus banales.

Je reproduis ici la très belle préface d'Irène Fernandez, et la première lettre, à titre de mise en bouche.

Préface d'Irène Fernandez (*)

Les « lettres de Screwtape », qui exposent « la tactique du diable », sont supposées écrites par un vieux démon expérimenté à un jeune tentateur ; ce dernier, antithèse d'un ange gardien, est chargé de veiller à la perdition d'un jeune homme ; c'est un novice qui a grandement besoin de conseils. Ceux que lui prodigue Screwtape témoignent d'une lucidité infernale sur la condition humaine et d'un aveuglement irrémissible en ce qui concerne les vues de Dieu, « l'Ennemi », sur l'homme. Un ouvrage qui les contient parut en 1942 et eut un succès immédiat et jamais démenti depuis ; il ajouta encore à la popularité de son auteur, C. S. Lewis, qui venait de se faire connaitre du grand public par ses causeries à la BBC sur « l'essence du christianisme » (Mere Christianity).
Lewis était un universitaire d'Oxford, et formait avec son ami Tolkien le noyau d'un groupe littéraire, les Inklings, composé de chrétiens convaincus, catholiques comme Tolkien ou anglicans comme Lewis. Ils étaient réunis par le goût de la littérature et des mythes et de leur rencontre dans ce qu'on appelle, d'un mot difficile à traduire, la Fantasy. Le succès mondial du Seigneur des anneaux et des Chroniques de Narnia a donné au genre ses lettres de noblesse, mais ce n'était nullement le cas dans les années 40 du siècle dernier. Il était donc original d'utiliser pour ces lettres un cadre qui en relève - une correspondance de démons ! - pour exposer des vérités d'ordre théologique et moral. La technique de défamiliarisation en jeu est plus radicale que celle qui consiste à regarder la société avec l'œil d'un huron ou d'un persan, mais elle est du même ordre. En inversant les valeurs, ou en prenant les choses à l'envers, elle permet de voir avec clarté ce qui est en cause.

Le sujet pourtant n'a rien de fantastique : le héros qui fait l'objet de tous les soins de Screwtape et de son « neveu » n'a rien d'extraordinaire, c'est un jeune homme qui mène une vie tout à fait courante, et dans laquelle tout le monde peut aisément se reconnaître. En dépit de quelques particularités dues à l'époque où se déroule cette vie, le début de la Seconde guerre mondiale, il n'y a rien de « daté » dans les problèmes qu'il rencontre. L'acuité de l'analyse psychologique est certaine, comme le lecteur pourra s'en convaincre. Mais « l'angle nouveau », comme dit Lewis, sous lequel est considérée la vie humaine dans ces lettres est même doublement nouveau, puisque c'est celui d'une psychologie de la tentation, jugée du point de vue du tentateur. Dans les écrits spirituels qui en traitent, il est généralement question des moyens d'y résister ; ici, « l'auteur » ne souhaite qu'une chose, c'est qu'on y succombe Lewis raconte, dans une préface de son ouvrage écrite vingt ans plus tard, qu'un clergyman se désabonna du périodique où ces lettres avaient d'abord paru sous le prétexte que les avis qui y étaient donnés étaient « positivement diaboliques »
Étant donné que le sens du péché est sérieusement émoussé de nos jours, ce qui est un des succès de la « tactique du diable », nos contemporains seraient plutôt portés, semble-t-il, à considérer le mot « tentation » comme obsolète, et à y associer un point de vue moralisant qui ne leur parle guère. Mais ce n'est aucunement le point de vue de Screwtape. La qualification morale des actes humains ne l'intéresse que par l'effet de ceux-ci sur la destinée humaine : ainsi il vaut mieux selon lui entraîner le patient à de petits actes minables qu'à de grands péchés. Ces derniers peuvent réveiller celui qui les commet et lui faire prendre conscience de son état - c'est la porte ouverte au repentir et au renouveau de la grâce, un désastre du point de vue de l'enfer. Mieux vaut pousser les hommes à perdre leur vie en broutilles, à descendre en pente douce jusqu'à la perdition plutôt que de les inciter à des péchés spectaculaires. Gomme Screwtape le répète plusieurs fois, l'enfer est réaliste : ce qui compte, c'est le résultat.
Et le résultat, c'est le type de personne qu'on devient graduellement. Ce qui compte dans nos actes, y compris dans les plus quotidiens, ce sont les choix qu'ils expriment et la manière dont ces choix nous modèlent peu à peu, en nous construisant ou en nous détruisant.
Si Lewis en était resté à cette idée d'édification de la personne, on aurait déjà là une sagesse à laquelle bien des lecteurs ont été sensibles. Mais il va plus loin, en voyant la destinée de chaque être humain se dérouler sur fond d'éternité. Ce n'est pas là, comme pour ses démons, un procédé littéraire, mais une vue de foi. Il y est revenu à maintes reprises, notamment dans Le Grand Divorce, car il s'agit de ce qui est l'enjeu réel de la vie, qui ne se borne pas à la vie terrestre, mais débouche sur la vie éternelle. En fait cette vie est déjà commencée ici-bas, mais commencée seulement.
Dans cette vie, c'est finalement le rapport à Dieu qui compte. Et là, Lewis va plus profond encore, car ces lettres obligent à nous interroger sur ce rapport. En particulier, elles nous invitent à réfléchir sur cet amour que les chrétiens ont sans cesse à la bouche sans toujours être bien conscients de l'énormité de leur dire. Que Dieu soit amour, qu'Il soit don, et qu'Il nous donne de participer toujours à sa vie, est une réalité tellement immense que nous n'avons pas toujours la force de la porter et que les discours pieux la banalisent trop souvent. Or avec Screwtape on s'aperçoit que l'amour ne va pas de soi. Pour lui, c'est une prétention de « l'Ennemi », qui ne peut être vraie puisqu’ elle est impossible. Les égos sont nécessairement en conflit : chacun pour soi, y compris Dieu, et tout le reste est chimère. La définition de l'enfer comme incompréhension radicale de l'amour est une des idées majeures de Tactique du diable, un livre qui n'a pas fini de nous donner à penser.
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(*) Ancienne élève de l'ENS, agrégée de philosophie, docteur ès lettres

Première lettre

Mon cher Wormwood,

Je prends note de ce que tu me dis de l'influence que tu exerces sur les lectures de ton protégé et du soin que tu prends à le mettre aussi souvent que possible en contact avec son ami matérialiste. Mais n'es-tu pas un peu naïf ? On dirait que tu t'imagines l'arracher par le raisonnement aux griffes de l'Ennemi. Ceci aurait été possible s'il avait vécu quelques siècles plus tôt. À cette époque-là, les humains savaient encore reconnaître quand une chose était prouvée et quand elle ne l'était pas. Et lorsqu'elle était prouvée, ils y croyaient vraiment. Ils faisaient encore le lien entre la pensée et l'acte, ils étaient prêts à changer leur manière de vivre quand la logique le leur conseillait. Mais, par le moyen de la presse et des autres medias, nous avons réussi en grande partie à modifier cela. Ton homme a été habitué, depuis son enfance, à abriter une douzaine de philosophies contradictoires dans son cerveau. En jugeant d'une doctrine, l'essentiel pour lui n'est pas de savoir si elle est « vraie » ou « fausse », mais si elle est « abstraite » ou « pratique », « démodée » ou « moderne », « souple » ou « rigide ». Les slogans, et non le raisonnement, seront tes meilleurs alliés pour l'éloigner de l'Église. Ne perds pas ton temps à essayer de le convaincre que le matérialisme est vrai ! Fais-lui croire qu'il est fort, vigoureux, courageux - que c'est la philosophie de l'avenir. Car c'est à ce genre de chose qu'il est sensible.
L'inconvénient à faire appel au raisonnement c'est que l'Ennemi a l'avantage du terrain. Il sait fort bien argumenter. Tandis que dans le genre de propagande pragmatique que je préconise, il s'est montré depuis des siècles bien inférieur à notre Père d'en bas. Par le simple fait d'argumenter, tu éveilles l'esprit de ton protégé. Et une fois qu'il est éveillé, qui peut en prévoir les répercussions ?
Même si tu arrives à tordre le fil de ses pensées et que cela tourne à notre avantage, tu constateras que tu as favorisé chez lui l'habitude néfaste de réfléchir aux grands problèmes de la vie et détourné son attention de ce qui tombe sous le sens. Or c'est là-dessus que tu feras bien de fixer son attention. Et apprends-lui à appeler cela la « vraie vie » sans lui laisser la possibilité de s'interroger sur ce qu'il entend par « vrai ».
Rappelle-toi qu'il n'est pas un pur esprit comme toi. N'ayant jamais été homme (oh ! qu'il est odieux l'avantage de l'Ennemi !) tu ne peux te figurer à quel point les hommes sont esclaves du train-train des événements ordinaires. Un de mes protégés, athée authentique, lisait un jour au British Museum, lorsque je vis ses pensées partir dans la mauvaise direction. En un tour de main l'Ennemi était à ses côtés. Déjà, je voyais compromis vingt ans de dur labeur. Si j'avais perdu la tête et essayé d'argumenter, j'aurais été battu d'avance. Mais je ne suis pas si sot. Sans perdre une seconde, j'ai frappé là où je savais que je le tenais le mieux : je lui ai rappelé qu'il devait être l'heure du déjeuner. Apparemment, l'Ennemi a riposté (tu sais qu'on ne peut jamais surprendre tout ce qu'il leur dit) en insinuant qu'il y avait là matière à réflexion bien plus importante que le déjeuner. En tout cas, cela devait être l'idée qu'il cherchait à faire passer, car lorsque je lui soufflai à l'oreille : « C'est juste. En fait, la question est bien trop importante pour s'y attaquer en fin de matinée », le visage de mon protégé s'éclaira visiblement. Et quand, peu après, j'ajoutai : « Mieux vaut y revenir après le déjeuner et aborder la question en étant frais et dispos », il était déjà à mi-chemin de la porte. Une fois dans la rue, la partie était gagnée. Je lui montrai un jeune vendeur de journaux qui criait l'édition de midi et un autobus 73 qui passait justement et, avant qu'il ait atteint le bas de l'escalier, je l'avais gagné pour de bon à l'idée que, quelles que soient les pensées bizarres qui traversent l'esprit d'un homme enfermé avec ses livres, une bonne dose de « vraie vie » (et par là il entendait l'autobus et le vendeur de journaux) était suffisante pour lui prouver que « ce genre de chose » ne pouvait tout simplement pas être vrai. Conscient de l'avoir échappé belle, il parlait volontiers, par la suite, de « ce sens vague de l'actualité qui est notre ultime sauvegarde contre les aberrations de la logique pure ». Il est maintenant sain et sauf dans la maison de notre Père.
Vois-tu où je veux en venir ? Grâce à des procédés que nous avons mis en œuvre depuis des siècles, il est quasiment impossible aux hommes de croire à l'inconnu tant qu'ils ont le connu sous les yeux. Insiste auprès de ton protégé sur la banalité des choses. Surtout n'essaye pas de te servir de la science (de la vraie science, je veux dire) pour combattre le christianisme. Elle l'amènerait à réfléchir à des réalités qu'il ne peut ni voir ni toucher. Il est déplorable qu'il y ait eu ces dernières années plusieurs cas de ce genre parmi les physiciens les plus en vue. Si tu ne peux pas l'empêcher de se mêler de questions scientifiques, oriente-le vers l'économie et la sociologie. Mais, sous aucun prétexte, tu ne dois le laisser échapper à l'emprise de la « vraie vie ». Le mieux c'est encore de ne le laisser lire aucun ouvrage scientifique mais de lui donner l'impression qu'il sait tout et que tout ce qu'il peut glaner dans ses conversations ou ses lectures est « le résultat des recherches les plus récentes ». Souviens-toi que tu es là pour lui brouiller les idées. En écoutant certains blancs-becs parmi vous, on pourrait croire que notre mission est d'enseigner !
Ton oncle affectionné
Screwtape

La joie de croire (rappel) Mon frère le Pape