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OSLO ET LE SPECTRE DU FONDAMENTALISME
 

Luigi Accattoli donne au terme "fondamentaliste chrétien" une définition non littérale (donc il ne récuse pas son utilisation pour l'auteur du carnage d'Oslo). Il le met en relation avec plusieurs avertissements inquiets du cardinal Ratzinger, puis du Pape (notamment à Ratisbonne), invitant à purifier la foi avec la raison. (29/7/2011)

Texte en italien: Raffaella.
Ma traduction




 

Ratzinger et le spectre

Luigi Accattoli
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Le Pape a peu parlé (1), dimanche, des deux attentats norvégiens, mais je pense qu'il a beaucoup réfléchi et beaucoup redouté: et pas tant pour la critique surréaliste qui lui est adressée dans le manifeste par l'agresseur, mais pour le spectre du «fondamentalisme chrétien» qui, avec ces attentats, prend forme pour la première fois sur la scène mondiale.
A plusieurs reprises, comme théologien et pape, il a parlé du «fanatisme religieux» qui peut produire «l'intolérance et le terrorisme», un fanatisme que la foi ne peut pas «guérir» sans l'aide de la raison.
Les morts de vendredi ont dû être pour lui comme une confirmation spectaculaire de la justesse de cette théorie.
Cardinal, il avait exposé cette idée dans le dialogue avec Jürgen Habermas, lors d'une rencontre en Janvier 2004 à Munich (2). Tous deux discutent de la légitimation morale et religieuse du fanatisme et du terrorisme, et notent le fait que les terroristes présentent parfois leur action comme - dit Ratzinger - « défense d'une tradition religieuse contre la cruauté de la société occidentale». Le cardinal conclut en soulignant la nécessité que la raison et la foi « se reconnaissent mutuellement» et établissent entre elles une «corrélation polyphonique» pour s'aider à guérir de leurs «pathologies» respectives.
Voici ses mots les plus forts: « Il existe des pathologies de la religion qui sont très dangereuses et qui rendent nécessaire de considérer la lumière divine de la raison comme un organe de contrôle, dont la religion doit constamment se laisser purifier et réguler».
À une autre occasion - en dialogue avec Ernesto Galli della Loggia, en Octobre de la même année - Ratzinger avait mis en relation positive le christianisme et les Lumières, toujours aux fins d'une mutuelle «purification»: «L'Europe doit défendre la rationalité, et sur ce point, nous aussi, croyants, nous devons être reconnaissants à la contribution des laïcs, des Lumières, qui doit rester une épine dans notre chair. Mais les laïcs doivent accepter l'épine dans leur chair qu'est la force fondamentale de la religion chrétienne pour l'Europe».

En entendant que le terroriste d'Utoya et d'Oslo, Anders Behring Breivik, était qualifié de «chrétien fondamentaliste» Joseph Ratzinger n'a pas pu ne pas se souvenir de l'avertissement qu'il avait formulé avant l'élection au pontificat, et que, comme pape, il a plusieurs fois répété , en particulier avec la lectio de Ratisbonne, se référant principalement à l'islam. Mais à présent, la matrice est chrétienne, et invoquée par un fanatique qui se décrit comme un chrétien, «Chrétien à cent pour cent», comme il est écrit dans son manifeste.
Les mots extrêmement prudents prononcés par le pape dimanche (1) dans le salut de midi, doivent être lus dans le contexte de ces condamnations de Ratzinger: de «fondamentalisme chrétien», on ne parle pas volontiers dans les milieux chrétiens internationaux, où cette mine (ndt: cet élément incontrôlable) croissante est tenu à l'œil avec inquiètude. J'ai le souvenir d'un seul texte récent du Vatican qui le mentionne: l'Instrumentum laboris du Synode des Évêques pour le Moyen-Orient, à savoir le document préparatoire qui a été « remis » aux destinataires par le pape lors de la visite à Chypre le 6 Juin 2010: il rappelle - en la réprouvant - l'idéologie de «certains groupes fondamentalistes chrétiens» qui «justifient, en se basant sur les Écritures, l'injustice politique imposée aux Palestiniens».
A plusieurs reprises le pape Ratzinger a évoqué le danger, historique et actuel, chrétien et planétaire, que l'engagement pour la vérité puisse conduire à l'intolérance et à la violence. S'exprimant devant le corps diplomatique en Janvier 2006, il s'est demandé - par exemple - si «les convictions divergentes au sujet de la vérité» ne sont pas destinées à «donner lieu à des tensions, des incompréhensions, des querelles, d'autant plus fortes que ces mêmes croyances sont plus profondes», jusqu'à produire des «guerres de religion». Il a admis que cela s'est produit aussi avec l'Église catholique et il a expliqué qu'il s'était agi de «graves erreurs» pour lesquelles «elle n'avait pas hésité à demander pardon».
De façon encore plus efficace, il a par la suite déroulé la même considération lors d'une visite en Autriche en Septembre 2007, évoquant - au sanctuaire de Mariazell - le fait que nous, chrétiens, «nous avons peur, à cause de notre histoire, que la foi en la vérité puisse entraîner l'intolérance».

Réfléchissant sur la prière du pape pour les victimes de cet absurde chrétien qu'est Anders Behring Breivik, il faudrait dire - corrigeant les simplifications proposées par les manchettes des médias - qu'il ne «menace» pas vraiment le pape, mais qu'il le critique et espère l'avènement d'un pontife capable de « promouvoir une nouvelle croisade contre l'Islam».
Il fonde cette critique sur le fait que le pape Benoît « a abandonné la défense des chrétiens européens et doit être considéré comme lâche, incompétent, corrompu et illégitime, comme ses prédécesseurs les plus récents, Jean XXIII, Paul VI, Jean Paul Ier, Jean-Paul II».
On dirait que le fou Breivik a compris le pape théologien, de même que ce dernier avait compris depuis longtemps les dangers du fondamentalisme, y compris chrétien.
© Copyright Libéral , 26 juillet 2011.

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Notes
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(1) Chers frères et sœurs,

Malheureusement, nous parviennent encore une fois des nouvelles de mort et de violence. Nous éprouvons tous une douleur profonde pour les graves actes terroristes qui ont eu lieu vendredi dernier en Norvège. Prions pour les victimes, pour les blessés et pour leurs proches. Je voudrais encore répéter à tous cet appel pressant à abandonner pour toujours le chemin de la haine et à fuir les logiques du mal.
(site du Vatican)

(2) Raison et religion , La dialectique de la sécularisation
Jürgen Habermas , Joseph Ratzinger (édition Salvador, voir ici)




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